Il y a quelques mois à peine, au sortir d’une chronique dédiée à une brève biographie du géographe et anarchiste Elisée Reclus (1830-1905), j’écrivais que ce dernier avait encore beaucoup de choses à nous dire1>Chronique «A livre ouvert» du 23 avril 2026.. J’imaginais par là que son œuvre protéiforme continuerait d’offrir nombre d’appuis à des lectures renouvelées et engageantes. L’activité éditoriale de ces derniers mois semble le confirmer, bien que chaque livre le fasse de façon singulière, comme nous allons le voir.
Commençons par le livre le plus récent: Un anarchiste en géographie2>Elisée Reclus, Un anarchiste en géographie, L’Echappée, coll. Poche, 2026. paru à l’Echappée. Avec son achevé d’imprimer daté de septembre 2026, l’«anthologie composée, présentée et annotée» par Joël Cornuault nous permet de redécouvrir un travail capital, réalisé il y a près de vingt-cinq ans, par le maître d’œuvre des Cahiers Elisée Reclus, cette remarquable entreprise éditoriale qui, depuis Bergerac et pendant près d’une décennie, pour à peine quelques francs le numéro, permit aux reclusiens et reclusiennes en devenir qu’alors nous étions d’acquérir un savoir quasi-encyclopédique sur le sujet. L’esprit des Cahiers se perçoit pleinement dans ce recueil, et on ne peut que faire sien le credo du préfacier: oui, «qu’on [lise Reclus], le commente – qu’on le pille s’il le faut!»
Poursuivons avec les Œuvres3>Elisée Reclus, Œuvres, coll. Payot poche (Philosophie), Payot & Rivages, 2026., parues cette fois chez Payot Rivages, dont l’achevé d’imprimer est d’août 2026. Christophe Guias en a assuré le choix des textes mais s’est abstenu de les préfacer et de les commenter. Peut-être est-ce par contrainte éditoriale mais, n’ayant pas sous les yeux les autres volumes de la collection (Simone Weil, Hannah Arendt, Walter Benjamin…), je ne saurais répondre à cette question. En regard de la qualité des textes réunis, c’est bien dommage, et surtout cela réduit sensiblement leur surface de contact. Il faut le répéter, Reclus gagne à être lu et commenté, voire même pillé.
Concluons enfin avec La Sicile4>Elisée Reclus, La Sicile et l’éruption de l’Etna en 1865, Nous, 2026., sorti de presse pour le compte des Editions Nous le 22 avril 2026, jour de naissance de Giorgio Agamben, apprend-on grâce au colophon. Ici le texte a eu droit tant à une préface qu’à une postface, toutes deux signées par Benoît Bodlet. On y apprend d’ailleurs autant sur l’auteur des paratextes que sur Reclus lui-même. Dire en effet qu’au XIXe siècle la géographie pouvait encore, sous la plume de Reclus, être «un art total, mêlant sciences naturelles, observations sociales et sensibilité littéraire» indique l’horizon de lecture attendu aujourd’hui. Comme le confirme, un peu plus loin, cet avis on ne peut mieux informé: «L’alliance [que Reclus] propose entre rigueur scientifique et générosité humaine, entre observation précise et sensibilité esthétique, trace une voie encore féconde pour penser notre rapport au monde.»
Pour preuve ce magnifique texte contant un voyage entrepris en 1865 pour le compte de la revue d’Edouard Charton, Le Tour du monde, et paru l’année suivante. Très tôt Reclus sut que toute science prise dans son sens étroit, «étudiée isolément, sans ampleur d’esprit, sans largeur de conceptions» ne produit rien de bon et que c’est au contraire au contact de la Terre et des peuples qui l’habitent qu’une réelle géographie doit être esquissée. La meilleure chose à faire est d’y aller voir et de ne cesser de se déplacer en ne manquant jamais de déplacer à sa suite les points de vue. Une technique propre à ce que Benoît Bodlet nomme «géographie volumétrique», mais qu’on pourrait plus directement et plus simplement qualifier de géographie englobante.
Si Reclus se sent «englobé» dans quelque chose de plus vaste que les lieux qu’il traverse, il y a fort à parier qu’il réussisse à partager avec le lecteur ou la lectrice cette sensation. Qu’il prenne le train, qu’il marche d’un bon pas, qu’il voyage à dos de mulet ou dans une petite barque le long des côtes siciliennes, Reclus sait toujours voir l’essentiel. Bien souvent l’essentiel est un paysage humain ou naturel qui «vari[e] incessamment d’étendue», qui offre à la vue «un trait nouveau» ou une «échappée soudaine»; peu importe que nous soyons dans la libre nature ou dans le port de Messine. Pas de meilleur point de départ en matière de géographie à la fois vécue, pensée et, heureusement, partagée.
Notes