Livre après livre, la voix de Jean François Billeter continue de porter loin et de sonner juste. Aussi chaque nouvelle sortie est avec raison scrutée, chaque nouveau titre attentivement lu, chaque nouvelle quatrième de couverture sur l’instant parcourue.
L’Oreille1> Jean François Billeter, L’Oreille: dossier d’une expérience, Allia, 2026. vient tout juste de sortir en librairie, l’occasion de remarquer qu’à ce titre quelque peu énigmatique répond en quatrième un constat limpide de l’auteur: «Il ne me resterait aucun souvenir de ces visions si je ne les avais pas fixées dans l’instant sur le papier.» Ces visions fixées sur le papier et qu’il a retrouvées un peu par hasard, près d’un demi-siècle après les avoir dessinées, sont les traces et le «dossier d’une expérience» menée à Genève durant l’été 1978 pendant une dizaine de jours. Jean François Billeter vient alors d’accepter l’invitation qu’il lui est faite de tester une oreille électronique capable de cartographier son ouïe et au besoin de restaurer à ses tympans leur pleine capacité. Il accepte bien qu’il se sache atteint d’aucun problème d’audition. On lui répond: «Il y a toujours quelque chose[,] vous verrez.» S’en suivront 43h d’écoute d’un concerto de Mozart «filtré de différentes façons, selon des variables multiples», durant lesquelles il lui sera interdit d’écrire mais où il pourra dessiner, somnoler ou rêver à loisir. Dès la seconde séance, il comprend qu’il dessinera et fera usage «des crayons, des stylos et [du] grand cahier» qu’il a amenés avec lui.
L’oreille désigne communément l’organe de l’ouïe. Or cet organe proprement inouï a, quand on y pense, beaucoup à nous apprendre, surtout lorsqu’on s’intéresse à la façon dont le mot s’est enraciné dans notre langue. La lecture de l’entrée «Oreille» du Petit Littré toilé noir (édition 1959, p. 1503-1504) posé à côté de moi fait par exemple résonner entre elles une foultitude d’idées, chacune portée par un verbe différent: tendre l’oreille, prêter l’oreille, ouvrir l’oreille, fermer l’oreille, être tout oreilles… Tendre, prêter, ouvrir, fermer, être… comme si l’oreille pouvait tout. Et effectivement elle le peut. Il n’y a, pour s’en convaincre, qu’à ouvrir L’Oreille, ce livre illustré de 62 planches pleine-page, préface et postface de l’auteur en sus; 54 planches de sa main, le reste de sa femme Wen et de son fils Térence.
Ces planches portant dessins ont été, il importe de le préciser, mises «sur le papier sous la dictée, sans jamais la moindre hésitation». Aujourd’hui elles sont accompagnées d’un commentaire succinct en même temps qu’évocateur. Ainsi elles racontent une expérience auditive, mais pas seulement, sont une expérience visuelle, mais pas seulement.
Nous y voyons le trait devenir plus sûr, les couleurs arriver de n’importe où, les formes surgir au moment opportun, l’espace s’organiser tout autour, le «goût du dessin» s’affirmer de plus en plus, les séquences de vision se succéder sans jamais (ou presque) vouloir s’arrêter, des cadres s’imposer pour empêcher que des figures ne se dissolvent puis, l’instant d’après, se défaire, de simples esquisses dire tout ou presque et appelant à leur suite des développements ou non, comme le commentaire de la planche 46 vient opportunément le rappeler: «Ce dessin est né en quelques instants, sans la moindre réflexion. Il n’a pas eu de précédent, il n’a pas eu de suite.»
Souvent le développement se poursuit et devient synthèse, voire conclusion, ainsi que le donne à penser quelques pages plus loin ce commentaire placé cette fois en vis-à-vis de la planche 48 où figure une silhouette immergée dans un espace bleu en recomposition permanente : «De la bouche sort une voix qui anime l’espace devant elle et derrière elle, plus loin, parce que le son remplit l’espace. Ce corps humain est devenu un instrument parfait. Je n’encadre pas mais, d’une ligne à la mine de plomb, au-dessous, j’indique sans doute que cela s’arrête là parce que le but est atteint.»
Souvent cela continue et à un thème en succède un autre, puis un autre encore. En vérité, les dessins s’animent de façon vertigineuse. Non, c’est plutôt l’espace autour d’eux, l’espace tout entier qui s’anime. Mieux, c’est nous qui nous animons et nous surprenons à vouloir commencer à nouveau la lecture de ce livre. Peut-être parce qu’à notre tour nous venons de comprendre qu’il y a toujours quelque chose à tirer d’une expérience.
La lecture de L’Oreille en est assurément une.
Notes