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Cultiver la curiosité

A livre ouvert

Après la France, l’Angleterre. Les smartphones sont désormais bannis du lycée. Une interdiction qui, comme le confie au micro de France Culture Paul – 16 ans – depuis le lycée de Greenwich au sud de Londres, ne semble pas déranger outre-mesure: «Ce n’est pas comme si c’était la pire des choses au monde. Evidemment je préférerais avoir mon téléphone, mais ça te distrait un peu de ton environnement. Donc ne pas avoir ton téléphone, cela te permet en quelque sorte d’ouvrir les yeux et […] de vraiment profiter de tes amis, de ton environnement, plutôt que d’être la tête sur ton écran à envoyer des messages et tout.»

Voici un témoignage instructif, débordant le discours convenu sur les déficit et trouble de l’attention générés ou démultipliés par les écrans. Paul ne parle point de «capacité d’attention», n’évoque pas les types d’attention à la façon d’une ou d’un spécialiste des neurosciences. Il ne parle ni des cours ni des évaluations, ni même de l’impact de l’interdiction des écrans sur celles-ci, cette fois à la façon de son proviseur. Ce qu’il dit est beaucoup plus simple et bien plus prometteur: il dit que l’écran le distrait de son environnement et qu’une fois celui-là mis à distance il rouvre les yeux sur ce qui l’entoure.

Sans le savoir, Paul nous parle d’une forme très singulière d’attention, celle que le collectif The Friends of Attention nomme «attensité».

Celle-ci a désormais son manifeste1>The Friends of Attention, Attensité! Manifeste du mouvement de libération de l’attention, La Découverte, 2026., récemment traduit en français par Yves Citton. Au contraire de l’attention, l’attensité ne tient pas à distance la distraction, elle en fait même un de ses ressorts, peu importe que ce terme soit ambivalent et qu’on ne sache pas toujours comment le manier. L’attensité se distingue ainsi du «type d’attention mécano-morphe, instrumentalisé en termes de stimulus-réponse» né dans l’esprit des cybernéticiens du siècle passé. Elle n’est pas vouée de façon exclusive à la focalisation, ne peut être mesurée et n’est pas celle que «surveille notre application Screen Time» ou que juge un ou une prof à la moindre inattention. Dans les faits l’attensité nous conduit sur les traces de cette «distraction centripète» sans cesse en mouvement, circulant entre l’ici et l’ailleurs, surtout quand celui-ci se situe tout à côté de soi.

En interdisant les smartphones, l’école saura-t-elle apprendre aux élèves à être attentifs et attentives? Saura-t-elle renouveler notre compréhension de l’attention? Autrement dit, saura-t-elle selon les souhaits des Friends of Attention orienter n’importe quelle attention «au sein de la situation présente», et ce également hors des murs d’une salle de classe?

Une partie de la réponse se trouve assurément dans le dernier livre d’Yves Citton qui, après avoir traduit le manifeste cité plus haut, vient de faire paraître un très convaincant Cultiver la curiosité2>Yves Citton, Cultiver la curiosité: A l’ère de la délégation algorithmique, Editions de l’aube, 2026..

C’est un texte formidable que vous découvrirez en ouvrant ce livre, autant le dire tout de suite. Un texte qui a nécessité, notons-le, une grammaire typographique particulière, l’auteur souhaitant que le livre «se prête à des rythmes de lecture très différents, qui vont du picotage curieux à l’approfondissement studieux». Mais je n’en dirai pas plus car ici nous sommes déjà sur le terrain de la curiosité et préfère lui garder son caractère questionnant. Je peux par contre titiller votre curiosité et vous dire par exemple que vous y découvrirez la «règle d’accroissement géométrique de la curiosité», de nouveaux domaines d’études (ceux des curiosity studies ou des ignorance studies), une topographie de la curiosité (celle-ci aurait tendance à tout dés-aplatir, bref à donner du relief à tout ce que vous rencontrez), et cætera. Vous y apprendrez également que la curiosité est moins une attitude personnelle qu’«une dynamique collective».

Quant à savoir si l’école saura in fine renouveler notre compréhension de l’attention en développant une culture de la curiosité, disons qu’à l’heure d’une «course compétitive à la bonne note jusqu’au recours à des évaluations standardisées, en passant par l’accent récemment mis sur ‘les compétences’», c’est de loin pas gagné.

Notes[+]

Alexandre Chollier est géographe, écrivain et enseignant.

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