Elisée Reclus a sa place dans nos petits panthéons mentaux. C’est Roméo Bondon qui le dit dans le dernier arrivé des volumes de la collection «Précurseur·ses de la décroissance» parus au Passager clandestin(1). Celui-ci a bien raison. Il n’y a qu’à voir la pléthore de livres consacrés au géographe-anarchiste le moins oublié de tous. Tout ce qu’il a écrit (ou presque) semble pouvoir faire livre ainsi que faire revivre sa pensée et il vaut la peine de se demander pourquoi.
Roméo Bondon est convaincu qu’un tel intérêt «n’indique pas seulement une vogue éditoriale» et qu’il «a des racines plus sérieuses», dont une en particulier me semble devoir être rappelée ici, surtout en regard de la période que nous traversons: «le besoin toujours vivace d’appuyer nos idéaux et engagements d’aujourd’hui sur de solides figures historiques, imparfaites à l’évidence, exemplaires toutefois à bien des égards.»
D’abord merci au biographe de ne pas gommer les imperfections d’un homme aussi remarquable soit-il et de lui conserver des contours singuliers. Ne point le faire serait mentir à l’esprit qui animait tant la vie que l’œuvre d’Elisée Reclus.
Lui-même se savait imparfait et faillible. Comme le montre parfaitement cette confidence glanée au crépuscule de sa vie par l’une de ses amies les plus proches, Clara Mesnil, et que l’on trouve cette fois dans la monumentale biographie de Max Nettlau: «Je sais que je suis très éloigné de m’être toujours maintenu dans le bel équilibre moral que j’ambitionne; très souvent, j’ai été fort au-dessous de mon idéal»(2).
Sûrement était-il un brin sévère envers lui-même, mais n’est-ce pas là le propre de l’anarchiste se jugeant à l’aune de la critique la plus implacable, de toujours laisser place au doute et surtout de «se garder de réussir»?
Les personnes qui le côtoyaient savaient mieux que quiconque à qui elles avaient affaire, car une chose demeurait certaine: auprès de lui, on se sentait devenir meilleur(3).
A défaut d’être son contemporain et de pouvoir se tenir à ses côtés ou devant lui, tout un chacun peut retrouver un semblant de cette sensation en lisant ses livres, ses textes, ou encore de simples citations.
En la matière, commençons par une anecdote, toujours contée par un Roméo Bondon en verve remarquant qu’on en trouve dans les endroits les plus improbables, comme sur ce col accueillant cyclistes, motards et automobilistes; citation disant que «[l]à où le sol s’enlaidit, là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s’éteignent».
Si la citation reclusienne fait si souvent mouche, c’est parce qu’elle trouve presque naturellement sa place. Comme celle-ci: «De même que la propriété est le droit d’user et d’abuser, l’autorité est le droit de commander à tort ou à raison.» Ou encore celle-là: «Un fait capital domine toute la civilisation moderne, le fait que la propriété d’un seul peut s’accroître indéfiniment.» Toutes deux sont parues en plein mois d’avril 1938, en plein centre de la première page de La Sentinelle, le quotidien socialiste de La Chaux-de-Fond, imprimées en gros caractères, chacune portant la signature: «E. Reclus».
Lorsque cette signature accompagne une citation, surgit toujours un doute: quel frère se cache-t-il derrière ce texte: Elisée ou Elie? L’un était géographe, l’autre un écrivain capable d’écrire sur tous les sujets, avec un penchant particulier pour l’ethnologie. Tous deux étaient versés dans un socialisme des plus avancés et on avait peine parfois à distinguer leurs idées. L’aîné et le puîné d’une famille ayant compté en tout quatorze enfants n’ont pas manqué d’en jouer, s’amusant de voir le texte, voire même le portrait de l’un être attribué à l’autre; échangeant même passeport à l’occasion.
Comme le rappelle Max Nettlau, il est certain qu’«Elisée a bénéficié d’un bonheur peu commun en ayant ce frère à son côté dans des périodes longues et décisives de sa vie». Ensemble ils étaient plus forts, avaient plus de caractère, possédaient meilleure vue et plus claire vision. Voilà peut-être pourquoi Elisée, plus prolifique que son frère, a «assurément encore beaucoup, beaucoup de choses à nous dire».