Voici une lecture dont on peine à sortir indemne. Voici un livre dont les première et quatrième de couverture – de couleur rose – ne font pas longtemps illusion, tout comme ne font pas longtemps illusion ces nouveaux films-couleur intégrés aux emballages de viande de porc pour redonner à celle-ci un semblant d’apparence et de consistance.
Que nous soyons véganes, végies ou carnies, que nous soyons végétariens – intégraux ou non – ou adeptes de l’alimentation carnée, que nous ayons ou non notre petite idée de ce qui se cache derrière l’élevage industriel, une fois refermé ce livre, notre regard sur l’agro-industrie, et plus généralement encore sur l’industrialisme, aura effectué sa révolution, le plus souvent malgré nous.
Le livre Porkopolis1> Alex Blanchette, Porkopolis: la vie standardisée à l’ère des fermes-usines, Editions Amsterdam, 2026. est à la fois fascinant et dérangeant. Fascinant, car son auteur, l’ethnographe étasunien Alex Blanchette, n’a guère ménagé ses efforts ni sa peine, vingt-sept mois durant, pour dresser le portrait le plus fidèle possible d’une ville des grandes plaines étasuniennes sans du reste manquer de l’anonymiser. Dérangeant, car le résultat est confondant. Dixon, cette ville-Frankenstein produisant en série des pièces et des succédanés de carcasses; cette ville faite avec les morceaux d’autres villes, réelles cette fois; cette ville totalement vouée à la production industrielle acquiert une présence tout à fait singulière. A tel point qu’au bout de quelques pages les avertissements de l’auteur sont négligés et l’on se prend à chercher cette ville sur la carte.
Mais la Dixon décrite dans Porkopolis n’existe pas. Ni au Colorado, ni en Illinois, ni en Iowa, ni au Kansas, ni dans le Minnesota, le Missouri, le Nebraska, l’Oklahoma, le Texas ou l’Utah. Et pourtant, dans chacun de ces Etats, il y a quelque part une ville dont le cœur bat pareillement au rythme de l’élevage du porc. Une ville où se joue au quotidien «une expérience d’industrialisation effrénée» tout aussi paradoxale. Pourquoi paradoxale? D’abord parce que cette expérience prend place «en plein cœur des Etats-Unis, un pays autrement considéré comme post-industriel». Ensuite parce que cette expérience nous oblige à nous retourner sur ce qui se cache derrière le terme de désindustrialisation: «la désindustrialisation pourrait tout aussi bien être considérée comme un moment d’hyper-industrialisation: un plus petit nombre de personnes, d’espaces et d’espèces portent aujourd’hui le fardeau, jamais reconnu, de la production mondiale de biens matériels; autrement dit, quelques individus choisis sont contraints à une intensité de travail sans précédent».
Porkopolis fut longtemps le nom donné aux villes abritant le plus d’abattoirs, autrement dit celles ayant abattu dans l’année le plus grand nombre de porcs. Cincinnati resta longtemps une Porkopolis, pourtant la plus connue demeure Chicago. Chicago, nous apprend Blanchette, lui ravit ce titre en 1863 en égorgeant, saignant et éviscérant près de 970 000 porcs. Aujourd’hui, plus de cent soixante ans plus tard, un seul abattoir de la ville de Dixon, fonctionnant 18 heures sur 24, est capable de tuer, démembrer et conditionner 5,6 millions de porcs en une année, sans manquer d’en d’extraire des centaines de produits dérivés.
Abattre une telle quantité d’animaux à un tel rythme – un porc toutes les trois secondes – exige une intensité de travail sans précédent, et ce tout au long de la «vie» du porc. Celle-ci est raccourcie à l’extrême puisque, à l’exception des verrats et des truies, la vie d’un porc de batterie s’arrête après six mois, une fois qu’il a atteint le poids optimal de 150 kg.
Faire «l’ethnologie de ce cochon industriel», c’est porter attention aux personnes travaillant dans cette industrie. C’est se retourner sur leur routine de travail tout au long des étapes de production. C’est découvrir que «l’animalité industrielle» impacte autant l’environnement que les corps. C’est enfin comprendre que la «standardisation des cochons implique la standardisation concomitante de tout ce qui est en relation avec eux», humains compris.
Disant ceci, je n’ai presque encore rien dit de ce livre, rien de ce qui pourrait mettre en péril ce modèle ni de «la nécessité d’une politique de l’alimentation [qui ne se réduise] pas à un regard anthropocentrique sur ce que consomment les humains». Mais peut-être en aurais-je assez dit pour vous donner envie d’en savoir plus.
Notes