Tenir tout d’abord ce livre entre ses mains, comme ça, simplement pour en peser le poids, sentir sa façon d’être livre, entendre le bruit que font ses pages lorsqu’on le feuillette. Ensuite voir comment il se comporte en équilibre, droit sur sa tranche. Enfin aller jeter un œil à son «achevé d’imprimer» placé en seconde page. Parce que celui-ci m’a paru plus important que d’ordinaire, je l’ai lu très attentivement. J’aime au demeurant les informations qu’il contient, surtout celles qui touchent à la typographie. J’en ai besoin pour mesurer le travail que nécessitent les différentes étapes de la fabrication d’un livre.
Et puis ce livre n’est pas n’importe quel livre. Ce livre, je l’attendais depuis la parution, il y a deux ans, de l’édition originale en anglais – j’avoue sans honte ma délibérée dépendance au formidable travail des traducteurs et traductrices, ici en l’occurrence à celui de Vassily Pigounidès.
Au moment d’ouvrir Il n’y a jamais eu d’Occident1> David Graeber, Il n’y a jamais eu d’Occident, Ed. Les liens qui libèrent, 2026., il était clair que je le chroniquerais. D’abord parce que livre après livre, son auteur, David Graeber (1961-2020), ne cesse de recomposer par la marge ma propre façon de lire. Il y a en effet chez lui une façon d’écrire mêlée d’une faconde à ce point singulières que tout lecteur ou lectrice les fait sienne au premier coup d’œil. Faconde et façon qui s’expliquent peut-être par le fait que pour lui «écrire était un acte de liberté», «un geste de rébellion». Peut-être aussi parce qu’en écrivant, il avait pour habitude de s’adresser en pensées à ses proches, en particulier à sa mère, à qui un des chapitres du livre est explicitement dédié: tant qu’à faire, «si ses phrases pouvaient lui parler, il savait qu’elles parleraient aussi aux autres». Sa compagne, Nika Dubrovsky, ajoute dans l’introduction un point capital: «Ses textes étaient conçus pour rester ouverts à la discussion et à l’enrichissement par d’autres. C’était une démarche délibérée: il voulait transformer notre sens commun collectif, et une telle tâche, précise-t-elle enfin, ne peut être accomplie qu’ensemble.»
Ensuite parce qu’en parcourant sa table des matières on tombe sur un texte de prime abord déroutant: «Il n’y a jamais eu d’Occident» (p. 31-95). Précédemment paru aux éditions Le Bord de l’eau (puis, en poche, dans la collection Champs Flammarion) sous le titre La démocratie aux marges2> David Graeber,La démocratie aux marges, Champs Flammarion, 2025., il figure en vérité parmi mes ouvrages favoris, en particulier lorsqu’il s’agit d’en partager la lecture avec des élèves et donc de ne le lire qu’ensemble.
Une telle lecture à plusieurs peut être tour à tour exigeante, déstabilisante et rafraîchissante, en particulier lorsqu’elle est réellement partagée, lorsqu’on donne autant qu’on reçoit, sinon plus. Alors seulement, lire peut s’apparenter à un «acte de liberté», à un «geste de rébellion». Alors seulement, lire peut mettre à mal nombre de lieux communs.
Des lieux communs, l’auteur, en bon anthropologue qu’il est, en identifie une flopée, tant anciens que nouveaux. Tenez, comme lorsqu’il met en avant sa propre expérience militante et effectue un pas de côté salutaire en prenant ses distances avec l’histoire du mot «démocratie» pour s’occuper plus directement des pratiques démocratiques en elles-mêmes. C’est, selon lui, d’abord dans celles-ci qu’il faut aller rechercher les raisons qui font que «le terme ‘démocratie’ reste indéfectible – en dépit du fait que les dictateurs et les démagogues en font souvent un usage abusif».
Outre ce texte, vous gagnerez à lire la partie «La révolte des classes du soin» (p. 331-387). Pourquoi donc? Parce qu’elle est initiée par un texte que tout un chacun devrait lire pour sa gouverne afin de savoir s’il ou elle est anarchiste ou non, sachant que «la réponse pourrait bien vous surprendre». Ensuite parce que le texte qui lui donne son titre vous permet de comprendre pourquoi les cures d’austérité ne visent jamais les métiers inutiles ou «jobs à la con», mais bien les métiers utiles, ceux qui apportent «un bénéfice immédiat et évident à la population».
Envie d’en savoir plus? Plongez dans ce livre comme dans tout autre livre de David Graeber: avec l’envie tout autant de vous divertir que de vous instruire. Et puis gardez à l’esprit «qu’un changement profond se profile le jour où l’on en vient à demander conseil à un anthropologue».
Notes