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Suisse, Israël et le marché de l’armement

Espresso politique

On peut parler de scandale ou tout simplement d’absurdité. Ou des deux.
Le Conseil fédéral devrait donc choisir, début 2027, entre deux systèmes de défense antiaérienne sol-air de longue portée: le français SAMP/T NG et l’israélien Barak MX. Lors de sa prochaine session d’hiver, le parlement examinera le message sur le financement de l’armée, par lequel notre gouvernement entend renforcer la sécurité du pays en allouant 24 milliards de francs supplémentaires à la défense.

Cette enveloppe comprend notamment 6 milliards destinés au financement du système de défense sol-air ainsi qu’une partie des coûts supplémentaires liés au programme américain Patriot, désormais célèbre, auquel Berne refuse de renoncer.
Une première série de questions s’impose. Cette dépense constitue-t-elle réellement une priorité pour la Suisse, à l’heure où une partie de la population peine à joindre les deux bouts et où les loyers comme les primes d’assurance-maladie ne cessent de grimper? N’existe-t-il pas d’autres urgences, sociales, économiques ou environnementales? Et surtout, quelle menace concrète – missiles à longue portée, chasseurs-bombardiers ou autres vecteurs d’attaque – justifie un investissement d’une telle ampleur? D’où viendrait-elle?

Une deuxième série de questions concerne, bien évidemment, le choix du fournisseur. A l’heure où le monde assiste avec horreur à la destruction de Gaza et aux massacres de sa population, alors que les accusations de génocide contre Israël sont au cœur des débats internationaux et des procédures judiciaires, la Suisse envisage d’acheter des armes à cet Etat. Un choix qui ne saurait se réduire à une simple transaction commerciale.

La crédibilité helvétique a déjà essuyé de sérieux revers ces dernières années. Sa neutralité, longtemps érigée en principe cardinal de sa politique étrangère, apparaît de plus en plus fragilisée par le double standard appliqué à la Russie et à Israël. Avec Moscou: fermeté, sanctions et condamnations. Avec Tel-Aviv: beaucoup plus de retenue, une complaisance parfois manifeste, quelques réserves diplomatiques et de timides mises en garde, le plus souvent sans effet. Que le gouvernement israélien bafoue le droit international à travers des actes qui font l’objet de graves accusations, comme l’a fait la Russie, ne semble guère troubler la politique du Conseil fédéral.

Avec cet éventuel contrat militaire, c’est un nouveau clou que l’on s’apprête à enfoncer dans le cercueil de notre cohérence diplomatique et, peut-être, de notre dignité. La neutralité, telle qu’elle semble parfois conçue par le ministre des Affaires étrangères, Ignazio Cassis, ne serait-elle plus qu’une formule creuse, une invocation que l’on ressort lorsque les circonstances nous arrangent?

Acheter du matériel militaire à Israël n’est pas une simple affaire commerciale. C’est un choix politique, éthique et diplomatique. Il faut d’ailleurs reconnaître une certaine cohérence dans l’incohérence helvétique: cette éventualité s’inscrit, en quelque sorte, dans une continuité déjà bien établie. En 2014, la Suisse avait choisi Elbit Systems pour équiper ses forces armées de nouveaux drones de reconnaissance Hermes 900. Les difficultés rencontrées par ces appareils ont mis en lumière une situation pour le moins grotesque: ils ne peuvent pas voler lorsque les températures approchent de zéro degré, leur système de dégivrage, commandé tardivement, n’étant pas opérationnel. Autant dire qu’il faudrait espérer que la guerre contre notre pays n’éclate pas en hiver!

Les relations avec le principal fabricant d’armes israélien soulèvent également des questions de transparence. Des enquêtes menées par Heidi.news et par Le Courrier ont révélé que des entreprises suisses, parmi lesquelles Ruag et Alpes Lasers, ont continué à fournir des composants ou des technologies à Elbit, parfois en lien indirect avec des équipements utilisés par l’armée israélienne dans ses nombreuses opérations militaires.

Il n’est, dès lors, guère surprenant que, depuis l’arrivée d’Ignazio Cassis à la tête du DFAE, la lune de miel entre Berne et le gouvernement de Benjamin Netanyahou se soit encore renforcée. Plusieurs réseaux d’influence assurent le relais entre Berne et Tel-Aviv, notamment à travers l’Association Suisse-Israël, véritable groupe de pression. Certains propos tenus par son secrétaire général, Walter Blum, sont à cet égard particulièrement révélateurs. Il a notamment expliqué que les membres de l’association étaient appelés à «observer systématiquement le camp adverse» au sein d’organisations telles que le CICR, l’Unicef et le HCR, mais aussi dans des groupes de presse comme Tamedia ou la SSR. Ces activistes devraient notamment maîtriser les différents réseaux sociaux et seraient rémunérés pour leur activité. De telles déclarations méritent, au moins, que l’on s’interroge sur les méthodes et les ambitions de ces réseaux d’influence.

Ignazio Cassis lui-même a été vice-président du Groupe d’amitié parlementaire Suisse-Israël, qui réunit une quarantaine de parlementaires fédéraux et entretient des contacts réguliers avec les milieux pro-israéliens ainsi qu’avec l’ambassade d’Israël en Suisse. Dans ce contexte, le rôle du Tessinois dans l’affaiblissement de l’Unrwa, tout comme la position actuelle du Conseil fédéral à l’égard d’Israël, ne peuvent pas surprendre.

Voilà donc que, malgré les accusations de génocide portées contre le gouvernement israélien, notre pays pourrait désormais envisager de lui offrir un nouveau contrat militaire de plusieurs milliards. Il y a des contradictions qui finissent par ne plus en être. Elles deviennent une ligne politique. Et c’est peut-être là que réside le véritable scandale.

* Journaliste tessinois, ancien correspondant à Washington pour la RSR.

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