Oui, la ville qui se targue d’être la Sonnenstube des touristes alémaniques a battu tous les records. Dans un domaine essentiel pour la qualité de vie de sa population. Mais il n’y a vraiment pas de quoi être fiers: ses exploits, elle préfère les cacher sous le tapis. De quoi s’agit‑il? Plusieurs enquêtes montrent que la ville sur le lac Ceresio se moque éperdument de tout ce qui pourrait aller dans le sens de la protection de l’environnement et de l’amélioration de la qualité de vie.
Ce n’est sûrement pas un hasard si Lugano est la ville‑symbole de la Lega dei Ticinesi: c’est ici que Giuliano Bignasca a fondé ce parti populiste d’extrême droite, et qu’il a pu compter sur l’attitude bienveillante d’une partie des luganesi, prêts à lui pardonner ses déboires (drogue, racisme, prévarications) pourvu qu’ils puissent continuer à mener leurs affaires, ainsi que sur la servitude volontaire d’une opinion publique heureuse de trouver dans l’étranger le bouc émissaire de tous ses problèmes.
L’actuel maire, Michele Foletti, tout en étant plus présentable que son mentor, garantit la continuité: il appartient au même parti, celui qui avait organisé une manifestation sur l’autoroute A2 – l’axe nord‑sud de la Suisse – pour abolir les limites de vitesse. Tout un programme.
Voici donc le dernier record, peu flatteur, qui place Lugano en tête (ou en queue, selon l’optique): l’association Pro Vélo Suisse nous apprend, sur la base de l’évaluation de quelque 38 000 cyclistes, que Lugano est la ville la plus hostile aux cyclistes. Dans le classement des villes suisses les plus accueillantes, Lugano arrive bonne dernière. Cinquante-sixième sur… 56 villes et localités helvétiques. En tête: Burgdorf, puis Cham, Köniz, Münsingen, Winterthur, Berne, Bâle, Lausanne et Genève.
Lugano est la seule ville où il n’existe aucune voie cyclable permettant d’arriver à la gare, rappelle Marco Vitali, ancien champion cycliste et responsable de Pro Vélo Suisse. Son collègue Antonio Ferretti ne mâche pas ses mots: « Si vous voulez arriver à la gare à vélo, vous risquez votre peau.» En résumé: rien ou presque n’a été fait pour favoriser la mobilité douce. Au contraire: dans la petite zone piétonne, la Via Nassa est interdite… aux vélos. C’est pourtant là que la municipalité autorise régulièrement l’exposition de dizaines de voitures de luxe, grosses cylindrées, objets du désir des oligarques richissimes qui ont envahi les collines les plus huppées de la ville.
Il y a quelques jours, l’Office fédéral du développement territorial a refusé à Lugano un financement de 20 millions de francs pour la réalisation d’infrastructures urbaines. Les raisons? La ville pense surtout à créer des parkings et ignore la mobilité des piétons et des cyclistes. «Je crois que Lugano a depuis des décennies une vision axée sur la voiture», lâche l’insoupçonnable Claudio Zali, conseiller d’Etat leghista. C’est tout dire.
La punition ne surprend guère: les dirigeants leghisti (majoritaires au Conseil municipal) sont soutenus par une partie importante de la population, qui considère comme un droit inaliénable le fait d’amener ses enfants à l’école en SUV ou d’exiger une quantité exorbitante de parkings en ville. Lugano est devenue un petit enfer pour la cause écologiste. Tout semble pensé pour favoriser la voiture et le bétonnage des espaces urbains.
Aurelio Sargenti, ancien conseiller communal (socialiste), qui lutte depuis des années pour les espaces verts, ne décolère pas: c’est l’immobilisme depuis des décennies. Plusieurs projets traînent, la municipalité n’a toujours pas compris les enjeux du changement climatique. Exemple: «Il y a sept courts de tennis en terre battue devant le petit complexe balnéaire sur le rivage du Ceresio. Cela n’a aucun sens: ce sont des espaces alloués à des privés, dont la population ne bénéficie pas, et qui créent des îlots de chaleur. Nous proposons de créer à la place un parc urbain avec des arbres, au bénéfice de l’environnement et des habitants.»
Lugano a choisi son destin: être la capitale du fric, des cryptomonnaies, des grosses cylindrées, plutôt que celle du bien commun. Une ville qui tourne le dos à son lac, à son climat, à ses habitants – pour mieux regarder dans le rétroviseur.