C’est un tout petit bouquin, mais également une publication incandescente, un «j’accuse» limpide qui nous donne (beaucoup) à réfléchir. Il vient d’être publié en italien dans une édition augmentée, après sa première parution en français (Moins d’Amérique dans nos vies, chez Georg). Son auteur, Bruno Giussani, est l’un des rares intellectuels tessinois d’envergure internationale. Pionnier du numérique, enfant précoce du pays à l’œuvre dès les années 1990 dans un canton trop conservateur pour reconnaître sa clairvoyance, il nous invite aujourd’hui à nous désintoxiquer de l’influence des Etats-Unis, omniprésents dans nos têtes et dans nos actions.
Nous avons connu pendant des décennies – et nous subissons encore – le soft power américain hérité de l’après-guerre: musique, cinéma, culture, voitures, nourriture. Pour le meilleur et pour le pire, nous sommes devenus tous et toutes un peu américains. Une imprégnation grandissante qui a connu sa véritable explosion avec l’ère du numérique et des réseaux sociaux. Désormais, nos esprits s’émoussent sous l’assaut des maîtres du monde numérique. Les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ont tissé autour de nous une toile serrée: nous sommes à la fois acteurs et victimes d’une vassalité moderne où nos vies, nos données, nos gestes sont capturés, banalisés, utilisés pour être monétisés ou servir à des fins politiques.
Instagram, X, Snapchat, Youtube, les jeux vidéo et un flux continu d’applications américaines envahissent nos esprits1>Sans parler des applications chinoises (TikTok, WeChat…) qui colonisent tout autant nos cerveaux: une servitude volontaire au sein d’un empire invisible qui, avec l’intelligence artificielle et ses chatbots désormais installés dans nos téléphones même quand on ne l’a pas demandé, s’invite partout dans nos neurones. Ce monde technologique n’est plus seulement autour de nous: il est en nous, bien enfoui dans nos cerveaux.
Le journaliste et blogueur canadien Cory Doctorow a trouvé un néologisme très efficace pour résumer cet état de dépendance: l’enshittification, que l’on pourrait traduire par la «merdification» de nos vies. Nous avons intégré les comportements, les réflexes et les obsessions de cet écosystème. Une présence totalisante qui pénètre nos esprits en profondeur.
En quelques années, nous sommes passés d’un optimisme libertarien – où la technologie devait servir notre affranchissement personnel – à une dépendance aux technologies algorithmiques – qui sont tout sauf neutres. Elles encodent une vision du monde, des modèles économiques et des valeurs qui sont en bonne partie ceux d’une puissance mondiale de plus en plus arrogante, dont le système social favorise les inégalités, la pollution, l’égoïsme des riches et la marginalisation des pauvres.
L’Amérique n’est évidemment plus celle qui faisait rêver l’Europe d’après-guerre: son basculement dans une logique néo-impériale, où dominent la démesure brutale du trumpisme, la force des armes et l’arrogance de l’argent, en fait une puissance nuisible pour la planète. La technologie, dont les Etats-Unis assurent un contrôle disproportionné, est probablement devenue l’instrument principal d’une coercition mondiale. Les Etats qui tentent de remettre en discussion, par des taxes ou des lois, cette emprise numérique colossale risquent de lourdes rétorsions économiques.
Quand nous stockons nos données dans les clouds étasuniens, nous offrons la possibilité à leur gouvernement de contrôler ou de bloquer nos contenus. Quand nous achetons des F‑35, nous rappelle Bruno Giussani, nous n’achetons pas qu’un avion de chasse, mais également tout un système satellitaire, des codes informatiques, des mises à jour. Nous offrons en quelque sorte à Washington les instruments d’un possible chantage.
Que faire donc? Est-il possible de se défaire de cette emprise asphyxiante pour échapper à la manipulation de nos esprits et de nos vies? Entrer dans une sorte de guerre d’indépendance pour conquérir une souveraineté numérique? Bien que complexe, la réponse est affirmative. On peut se désaméricaniser en choisissant des fournisseurs européens, se désintoxiquer en renonçant aux réseaux sociaux ou en limitant leur utilisation, et ainsi reprendre en main notre destin.
Est-il vraiment nécessaire de passer des heures à faire défiler les pages de Facebook ou les vidéos d’Instagram? Qu’attendons-nous pour abandonner les serveurs étasuniens au profit d’une adresse mail suisse ou européenne? Les alternatives sont nombreuses. L’exercice n’est certes pas toujours aisé lorsqu’il s’agit, par exemple, des programmes Windows ou Mac, mais la même exigence de souveraineté s’impose aux pouvoirs publics, aux administrations cantonales ou fédérale et aux entreprises. Il n’est pas nécessaire de penser cette «décolonisation» comme une rupture, il s’agit plutôt de l’aborder comme un changement progressif.
L’Europe, peut-on lire dans Moins d’Amérique dans nos vies, ne souffre pas d’un problème d’offre technologique, mais d’un déficit de demande. Autant dire que c’est à nous, citoyen·nes et institutions suisses et européennes, de faire le choix de notre indépendance.
Notes