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Giorgia Meloni s’en va-t-en-guerre contre l’Espagne

Espresso politique

L’afflux soudain, fin juillet, de plus de soixante mille migrants dans l’enclave espagnole de Ceuta a déclenché une vague de manipulations et une explosion de rhétorique dans les rangs de l’extrême droite européenne. C’est Giorgia Meloni qui a ouvert le bal de ce festival d’indignité politique. Peu importe que presque tous les exilés, venus du Maroc, soient repartis après avoir compris qu’ils avaient été victimes de désinformation, en particulier sur les réseaux sociaux. On aurait dit que la cheffe du gouvernement italien attendait depuis longtemps, tapie dans l’ombre, l’instant propice pour dresser sur les corps des migrants un festin de pure démagogie.

L’épisode de Ceuta lui a offert une proie idéale: un événement bref, fulgurant comme un orage d’été, qui a pourtant suffi à faire éclater un édifice idéologique construit à la hâte. En quelques heures, la mise en scène s’est dégonflée, révélant sa nature véritable: une opération de manipulation nue et brutale, destinée à galvaniser la constellation souverainiste et à répondre aux convulsions internes d’une droite italienne où le général Vannacci – plus à droite que Meloni, si tant est qu’on puisse l’être – tente de se frayer un passage. Une centaine de morts, des jeunes, des femmes, des enfants noyés en essayant de rejoindre la ville espagnole; les vautours ne se sont fait aucun scrupule, ils se sont précipités sur leur cible préférée: l’immigration.

En réalité, l’«invasion de l’Europe par des dizaines de milliers de migrants» n’aura duré qu’un souffle. Cela n’a pas empêché la présidente du Conseil italien de suspendre Schengen et de rétablir les contrôles dans les aéroports et les ports pour les personnes en provenance d’Espagne, en pleine saison touristique. Une décision totalement absurde: les migrants de Ceuta n’avaient aucune possibilité de s’envoler vers Rome ou Milan. La mesure a pris les contours d’une farce – «une idiotie», selon Daniel Cohn-Bendit –, une potion idéologique destinée à l’électorat et aux alliés américains de Giorgia Meloni, dans une tentative de rapprochement avec Donald Trump, avec qui elle est en froid suite aux polémiques sur l’interdiction d’utiliser les bases américaines en Italie dans la guerre contre l’Iran.

Pour frapper Pedro Sánchez, figure de proue de la gauche et symbole politique honni par les droites, abhorré à Washington comme à Tel-Aviv, toutes les torsions narratives semblent permises. Sans la moindre vergogne. Pedro Sánchez dérange, profondément. Même si son pouvoir vacille sous le poids de scandales supposés impliquant sa femme, son frère et son mentor Zapatero, les résultats économiques qu’il a obtenus, en partie grâce à la régularisation de 500’000 immigrés, sont éclatants. Ses adversaires internes en grincent des dents; ceux de l’extérieur l’assaillent de fausses nouvelles et de manipulations, dans un vacarme qui frôle l’hystérie. Pourtant, les chiffres de Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, renversent la fiction: c’est l’Italie qui détient le record des entrées irrégulières sur les cinq dernières années, presque le double de l’Espagne, tandis que les arrivées sur les côtes européennes ont chuté de 40% en un an. La droite et l’extrême droite ont tout simplement inventé une urgence continentale qui n’en est pas une.

La crise de Ceuta a naturellement fait éclore une nuée d’hypothèses. Sánchez dénonce les réseaux criminels et ménage Rabat. Pourtant, des témoignages recueillis entre autres par le New York Times indiquent que des agents marocains auraient encouragé les migrants à franchir la frontière, à la nage ou à pied. Le moment choisi ne semble pas innocent: l’afflux a suivi de près la visite chaleureuse de Sánchez à Alger, d’où l’Espagne importe désormais de grandes quantités de gaz depuis la guerre en Ukraine.

Il existe un précédent: il y a cinq ans, en mai 2021, après l’hospitalisation à Madrid du chef du Front Polisario [mouvement indépendantiste sarahoui], 8000 personnes avaient profité de l’assouplissement soudain des contrôles marocains pour se ruer vers Ceuta. Depuis 1975, année de la «Marche verte» et de l’occupation du Sahara occidental par le Maroc, l’Algérie soutient les combattants du Polisario dans leur lutte pour l’indépendance de l’ancienne colonie espagnole.

En mars dernier, l’American Enterprise Institute – l’un des grands think tanks de la droite américaine – avait même suggéré au Maroc, allié des Etats-Unis au Moyen-Orient et signataire des accords d’Abraham, de provoquer un afflux massif de migrants à Ceuta. Le lobby pro-israélien s’est empressé de dénoncer… le colonialisme espagnol. Le comble. Tout cela n’est-il que pure coïncidence? Difficile de le croire. Les intérêts en jeu sont ­multiples.

Ce qui demeure certain, c’est que les sirènes affolées d’une prétendue «urgence migratoire» résonnent étrangement face au silence obstiné de l’Europe et du monde devant la mère de toutes les urgences, qui s’est manifestée par les feux de forêt dévastateurs de ces dernières semaines: celle du climat, qui n’est apparemment pas politiquement rentable.

Roberto Antonini, journaliste tessinois, ancien correspondant  à Washington pour la RSR.

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