Le 27 septembre dernier, le corps électoral de la Suisse a renouvelé le bail qui lie la population à une agriculture dépendante du pétrole, des intrants de synthèse et de la production animale à outrance. En rejetant à plus de 70% l’initiative «Pour une alimentation sûre», les électrices et électeurs helvètes ont signé un chèque en blanc à l’Union suisse des paysans (USP), qui ne se l’est pas fait dire deux fois. Martin Rufer, directeur de l’organisation professionnelle, soulignait au soir du vote, à rebours de toute connaissance scientifique, que «la production animale devait avoir à l’avenir une grande importance»1>Schweizerbauer, 27 septembre 2026..
L’échec de l’initiative était attendu, mais son ampleur permet à la bourgeoisie agricole de verrouiller le débat sur la nécessaire transformation de l’agriculture. Parmi les responsables de cet échec figurent les Vert·es et le Parti socialiste, qui ont choisi respectivement de laisser la liberté de vote et de ne pas soutenir l’initiative. La voie d’un contre-projet, qui réduisait la portée de l’initiative, a été tentée au parlement, évidemment sans succès au sein d’une assemblée fédérale où l’agriculture constitue un lobby pratiquement aussi puissant que celui des assureurs maladie.
La réserve des organisations professionnelles minoritaires (Uniterre, Association des petits et moyens paysans, Mouvement pour une agriculture paysanne et citoyenne) peut se comprendre. Elles doivent lutter pour ne pas être totalement marginalisées par un système de représentation syndicale injuste et anti-démocratique qui concède tout le pouvoir de représentation à l’USP. La position des deux grands partis de gauche institutionnelle, en revanche, apparaît comme une position d’arrière-garde.
Parmi les arguments évoqués à l’appui de leur position, figure le caractère irréaliste de l’initiative qui prévoyait un taux d’autosuffisance alimentaire de 70% à atteindre dans les dix ans. Chacun·e sait que les initiatives populaires, dans la mesure où elles échouent le plus souvent, ne sont pas un véritable instrument législatif: elles sont le plus souvent rejetées et servent plutôt à indiquer une direction politique qu’à prévoir le détail de sa mise en œuvre. Autre argument: les agriculteur·trices n’ont pas été consulté·es. Aurait-il fallu consulter James Schwarzenbach avant de lancer l’initiative «Etre solidaires» ou l’état-major général avant de lancer l’initiative pour l’abolition de l’armée? Encore une fois, l’initiative populaire a une dimension pédagogique: on peut précisément s’en servir pour faire avancer l’état de l’opinion.
Autre argument, apparemment plus solide: l’initiative aurait, par un effet pervers, hâté l’industrialisation de l’agriculture helvétique et la ruine des petites et moyennes exploitations2>Argument soutenu, par exemple, par le conseiller national Benoît Gaillard (PS/VD) dans 24 heures, 3 septembre 2026.. Ne serait-ce pas au contraire la poursuite du programme agricole défini et suivi méthodiquement depuis les Trente Glorieuses qui soumettrait la production agricole aux besoins des industriels? Il faudrait une bonne fois lever les ambiguïtés à gauche sur la petite paysannerie familiale. Un modèle familial basé sur le pétrole, les intrants de synthèse et le travail familial gratuit ou salarial sous-rémunéré, n’est, en effet, ni vertueux ni favorable pour l’avenir.
La seule critique sérieuse que l’on pouvait adresser à l’initiative est de réactiver le spectre de la souveraineté alimentaire nationale. Une notion insensée dans le contexte européen, où l’approvisionnement d’un territoire doit être réfléchi à l’échelle régionale, sans tenir compte des frontières nationales, dans des bassins de population et des ensembles terres arables géographiquement cohérents. Pour le reste, l’initiative «Pour une alimentation sûre» indiquait la direction d’une politique agricole de gauche.
Au lieu de s’en saisir, les deux forces majeures de la gauche institutionnelle ont préféré donner un spectacle incompréhensible en maintenant leur position, tandis qu’elles quittaient le comité interpartis des opposants, à la suite de la publication d’une campagne publicitaire honteuse évoquant le «diktat végan» et détournant des slogans pour le droit à l’avortement («Mon repas, mon choix»)3>La Liberté, 3 septembre 2026.. Après cette occasion manquée, il faut espérer que s’ouvre un temps de clarification des objectifs de la gauche institutionnelle en matière agricole et des moyens de les réaliser.
Notes