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L’adaptation ne tombera pas du ciel

Carnets paysans

Plusieurs décennies de rapports internationaux sur l’évolution du climat ont beau avoir précédé cet été 2026, nous n’échappons pas à une forme de stupeur. Stupeur face à la rapidité et à l’ampleur du déplacement des courbes de températures et d’hydrométrie. Stupeur face aux évènements météorologiques extrêmes et aux feux qui ont brûlé plus de 100’000 hectares à l’échelle planétaire. Stupeur face aux effets de cet été caniculaire sur l’agriculture: bouleversements des modes de détention et d’alimentation des animaux d’élevage, extrémisation des conditions de travail, dégâts sur les arbres fruitiers, baisse des rendements…

L’agriculture occupe une place complexe dans les débats sur le changement climatique, entre responsabilité et vulnérabilité. Elle contribue directement au réchauffement par ses émissions de méthane et de protoxyde d’azote liées à l’élevage, comme le rappelle la prochaine initiative sur l’alimentation. Dans le même temps, elle est l’un des premiers secteurs directement exposés aux conséquences climatiques. Le défi n’est pas seulement un réchauffement global, mais bien la multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes et une incertitude croissante – tant sur le plan agronomique que sur celui des revenus économiques.

La prise de conscience de la vulnérabilité de l’agriculture suisse est loin d’être univoque au niveau politique. Le conseiller national et président de l’UDC Marcel Dettling – qui met volontiers en avant son identité de paysan – a ainsi affirmé que le réchauffement climatique ne posait pas de problème à l’agriculture (NZZ am Sonntag, 17 février 2024). Les conséquences dramatiques du changement climatique semblent également éludées par l’Union suisse des paysans, comme en témoigne sa prise de position contre l’initiative pour un fonds climat en 2026. Une lettre ouverte récente de membres de l’USP montre toutefois que ces débats traversent le secteur agricole dans son ensemble et que certain·es ne s’estiment pas suffisamment représenté·es.

Or nous ne pouvons faire l’impasse sur une analyse systémique et une politisation du climat. En effet, l’information sur l’urgence climatique – qu’elle soit scientifique ou, après cet été, sensorielle – ne mène pas en soi à une prise de conscience collective. Elise Boutié a enquêté sur les mécanismes de déni chez les victimes d’évènements liés aux bouleversements climatiques, comme les sécheresses et les feux estivaux. A partir d’une étude de cas étasunienne, elle montre que ces évènements ne conduisent pas à des changements notables de comportement ou de perception du réchauffement climatique chez les sinistré·es, mais plutôt à des consolidations individuelles d’ordre matériel et social 1>Elise Boutié, 2024. Thèse de doctorat: «La maison brûle: cultiver le déni du changement climatique après un mégafeu en Californie du nord»..

L’historienne Béatrice Cherrier (Le Monde, 2 septembre 2026) propose une lecture optimiste de ces conclusions. Selon elle, au lieu d’attendre une politisation individuelle, il faut penser l’adaptation des systèmes agroalimentaires par des transformations structurelles: stratégie nationale de régénération des sols (Le Temps, 15 août 2026), politiques agricoles promouvant l’expérimentation agronomique et la collaboration intraprofessionnelle, optimisation des surfaces agricoles par la végétalisation des régimes alimentaires.

Si certain·es agriculteur·rices adaptent déjà leurs pratiques pour faire face aux incertitudes climatiques, leurs possibilités de transformation dépendent des conditions politiques, économiques et sociales 2>Simon Diener, 2024. Thèse de Master: «La période des vaches maigres: How Swiss farmers (are hindered to) use local environmental knowledge to adapt to climate change».. L’enjeu consiste donc moins à convaincre les agriculteur·trices de la nécessité de s’adapter qu’à créer les conditions qui rendent cette adaptation possible et durable.

Cette perspective permet enfin de dépasser l’ambivalence palpable de nombreux mouvements écologiques face aux agriculteur·trices – tantôt victimes, tantôt allié·es, tantôt opposant·es climatosceptiques? – et de poser la question de l’adaptation climatique de l’agriculture aux parlementaires et aux organisations professionnelles. Dans ce contexte, les manifestations «Pas d’étés à 50 degrés» prévues partout en Europe, et notamment en Suisse 3>Voir le détail des dates et lieux de manifestation en Suisse sur le site de la coalition, sous: 50degres.ch/manifs, sont aussi urgentes et essentielles que la venue de pluies automnales.

Notes[+]

* Chercheur en anthropologie rurale
et environnementale à la HAFL.
** Docteure en sciences de l’environnement sur les questions agricoles.

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