Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

Autoroute A412: résister maintenant

Carnets paysans

Deux épisodes des Carnets paysans1>Voir les Carnets paysans des 25 septembre et 16 octobre 2025. de l’automne 2025 énonçaient l’absurdité du projet d’autoroute A412 dans le Chablais français: 16 kilomètres de route privée, avec seulement deux échangeurs, détruisant 180 hectares, dont 56 ha de zones humides. Le temps de trajet sera à terme augmenté par le déport des bouchons, dans un territoire où une majorité des déplacements2>Selon l’étude «Stratégie de mobilité du Chablais» du Syndicat intercommunal d’aménagement du Chablais (Siac), 2018. sont inférieurs à 5 km, donc non concernés par cette route. Les principaux bénéficiaires sont de fait le groupe Eiffage et sa filiale Amadea, concessionnaire de cet ouvrage sur 55 ans, mais aussi le groupe Danone, qui veut reporter le transport des bouteilles d’eau d’Evian du rail vers la route.

Trois jours seulement après la signature de l’autorisation environnementale par la préfecture de Haute-Savoie le 28 août dernier, le chantier a démarré en trombe, s’affranchissant à maintes reprises des règles, comme le détaille le reportage3> M. Jaquet, «Carnage dans le Chablais», Le Courrier, 5 octobre 2026. de Maude Jaquet publié ce lundi: intrusions et tentatives d’abattage sur des terrains privés non expropriés, non-respect manifeste des mesures obligatoires en zones naturelles, destructions de clôtures agricoles. A ce moment-là pourtant, des propriétaires fonciers et exploitant·es agricoles ont refusé tout départ à l’amiable et ne sont pas encore expropriés. Mais Amadea veut aller vite: le calendrier de déboisement est contraint par l’autorisation environnementale d’une part et, d’autre part, une échéance judiciaire mi-octobre pourrait stopper les travaux.

L’autorisation environnementale en question est en effet contestée par une coalition d’associations de protection de l’environnement, deux coopératives laitières, la Confédération paysanne, des fermes, mais aussi des associations de chasse et 40 riverain·es. Il y a un recours sur le fond, mais aussi une procédure de référé-suspension qui demande l’arrêt des travaux avant le jugement sur le fond, et qui sera examinée dans quelques jours. Le concessionnaire, avec le soutien de l’Etat, veut ainsi causer rapidement un maximum de dégâts irréversibles, susceptibles d’influer sur la suite – y compris juridique: s’il n’y a plus de forêt, pourquoi prendre en compte des recours concernant la forêt?

Au-delà de la large et hétéroclite coalition autour des procédures juridiques, c’est sur le terrain aussi que des habitant·es battent en brèche le discours des autorités politiques locales. Non, le Chablais n’est pas unanimement favorable à cette autoroute. Depuis début septembre, des centaines de personnes mettent toutes leurs énergies dans la défense de cette forêt, des fermes et des zones humides: paysan·nes et habitant·es menacées, voisin·es, naturalistes, militant·es, soutiens venus du Chablais et d’ailleurs. Fin septembre, 1500 personnes se sont rassemblées à Machilly pour réaffirmer leur refus de cette autoroute. Face à cela, l’Etat français déploie un arsenal répressif démesuré pour protéger un chantier privé qui ne cesse d’enfreindre la loi. Au moment d’écrire ces lignes, une trentaine de personnes qui s’opposent au chantier ont été placées en garde à vue. La Chab’ZAD, lieu habité sur le tracé, et les campements d’«écureuils» dans les arbres ont été attaqués. En face, le constructeur a multiplié les manœuvres d’engins volontairement dangereuses envers les opposant·es et proféré des menaces explicites, sous la protection des forces de l’ordre.

Cet été pourtant, dans la même région, des incendies énormes étaient combattus avec des moyens bien trop faibles. Pendant que le Conseil départemental de Haute-Savoie soutient et finance l’A412, le Léman continue son réchauffement, la température dans les Alpes augmente plus vite qu’ailleurs4> Selon le bilan 2024 de l’Observatoire du changement climatique dans les Alpes du nord, Agence alpine des territoires (Agate)., des routes s’effondrent sous les éboulements et l’agriculture subit une sécheresse sans précédent.

Face à ce saccage, si des dizaines d’hectares de forêt et zones humides sont déjà détruits sur le tracé autoroutier, il est encore temps de rejoindre les opposant·es. Chaque jour sur les chantiers ou aux goûters du week-end, il importe de les ravitailler et les soutenir financièrement; il s’agit aussi d’informer largement, des deux côtés de la frontière, sur cette nouvelle étape dans le mépris des processus démocratiques et sur la destruction de nos conditions de vie dans la région lémanique.5>Pour suivre la mobilisation: stopa412.org

Notes[+]

Alexandre Hyacinthe est ancien salarié agricole et ancien animateur de groupes de travail dans le réseau de l’Agriculture paysanne.