Contrairement à ce que l’on croit parfois, la pédagogie critique ne se limite pas au dévoilement des rapports sociaux de pouvoir: son rôle est également de formuler des possibles.
Le possible chez Paulo Freire. Il existe toute une tradition d’auteurs critiques qui ont accordé une place à la notion de possible. C’est le cas, par exemple, du philosophe marxiste Henri Lefebvre, mais aussi du pédagogue Paulo Freire dans Pédagogie des opprimé·es.
En effet, pour Freire, la problématisation de la réalité sociale doit avoir pour objectif de la «dénaturaliser». L’organisation sociale telle qu’elle existe n’est pas un fait naturel, mais une construction historico-sociale.
Le pédagogue brésilien met en lumière qu’un des problèmes des opprimé·es est la «conscience fataliste», qui consiste à penser que la réalité sociale est un fait naturel immuable. Il s’agit dès lors de passer de cette conscience fataliste à une «conscience critique transformatrice».
L’un des obstacles tient au fait que les situations de la réalité sociale sont appréhendées comme des «situations-limites» indépassables. Il s’agit au contraire d’imaginer des «inédits possibles» appelés à devenir des «inédits viables».
Paulo Freire s’est défini lui-même comme un utopiste. Chez lui, l’utopie désigne à la fois ce qui annonce et ce qui dénonce. Mais, contrairement à beaucoup de perspectives en éducation, il ne cherche pas à décrire une utopie éducative; il s’attache plutôt à produire une «philosophie de la praxis» qui s’intéresse à la manière dont il est possible de transformer la réalité sociale.
Les éléments d’une pédagogie critique des possibles. Comme on l’a vu, une première dimension d’une pédagogie critique des possibles consiste à dénaturaliser la réalité sociale. Il s’agit en outre de faire apparaître les injustices non pas comme des problèmes individuels, mais comme des problèmes sociaux, car il est alors possible de lutter face à l’injustice collectivement. En effet, une des limites auxquelles sont confrontés les opprimé·es est de concevoir les injustices qu’ils vivent comme des difficultés individuelles qu’ils ne sont pas en mesure de combattre.
Une deuxième dimension consiste à lutter contre les limites intériorisées. Souvent, il y a une confusion entre des limitations naturelles et des limites historiquement instituées. Or, ce qui est historique a été construit et peut, par conséquent, être déconstruit. Mais il existe aussi des limites psychologiques et des limites juridiques. Souvent, faute de connaissances légales, les personnes tendent à imaginer un cadre réglementaire plus étroit qu’il ne l’est en réalité, créant ainsi des barrières plus psychologiques que juridiques. L’imagination joue ici un rôle important, car comme l’énonce l’adage juridique: «tout ce qui n’est pas interdit est autorisé». Cela signifie qu’une fois connues les réelles limites juridiques, il est possible d’imaginer des modes d’action inédits parfaitement légaux. Mais il faut parfois aussi savoir remettre en question le cadre légal: c’est la «désobéissance civile».
La pédagogie critique des possibles passe aussi par des «micro-engagements». Comme l’écrit le philosophe de l’éducation populaire Christian Maurel: «L’émancipation […], avant de prendre des formes collectives spectaculaires, consiste pour chacun à sortir, même modestement (la première pétition que l’on signe, un premier engagement dans un mouvement social, une implication dans un ‘commun’ associatif…), de la place qui nous est assignée par les rapports sociaux.»
On peut à cet égard prendre l’exemple du «slacktivisme», qui «désigne les activités de militantisme, via les médias socio-numériques, à faible risque et faible coût» (Dabbabi et al., 2022). Il est parfois moqué pour le faible investissement qu’il requiert, mais il constitue le type de micro-engagement qui permet de développer la «capacité d’agir». C’est, par exemple, ne pas seulement «liker» un post ou le repartager, mais pouvoir aussi soi-même produire un contenu.
Enfin, il s’agit de s’engager dans le syndicalisme et, plus largement, dans les mouvements sociaux. Pour les professionnel·les de l’éducation et de la formation qui s’inscrivent dans une perspective critique, cette démarche est fondamentale. En effet, les droits syndicaux sont des droits collectifs conquis par les luttes sociales.
Un des éléments intéressants du syndicalisme est son rapport au droit. Il s’agit d’une forme de militantisme fortement protégée par les conventions internationales qui lui reconnaissent le statut de droit humain; mais il s’agit simultanément d’un militantisme qui vise à faire respecter des droits institués par des luttes. Le syndicalisme suppose donc une connaissance profonde de l’appareil législatif, impliquant de savoir utiliser le droit, d’exploiter ses zones grises, et de déployer le rapport de force collectif à travers la grève, pour parfois aller au-delà du droit.