Lorsqu’on aborde la question des pédagogies critiques, il s’avère impossible de les dissocier de l’engagement syndical.
Le syndicalisme comme condition de possibilité. La pédagogie critique est un courant éducatif qui vise avant tout la prise de conscience des rapports sociaux d’oppression et l’engagement dans la transformation sociale. Elle est en particulier mobilisée à travers les démarches d’«éducation à», comme l’éducation à la lutte contre les discriminations, à l’égalité hommes-femmes, à la lutte contre le changement climatique…
Pour Paulo Freire, inspirateur de ce courant, la mise en œuvre de la pédagogie critique reste indissociable de la lutte des personnels de l’éducation pour leurs conditions de travail et la qualité de l’enseignement: «La lutte des professeurs pour la défense de leurs droits et de leur dignité doit être entendue comme un moment important de leur pratique d’enseignant, en tant que pratique éthique» (Pédagogie de l’autonomie).
La pédagogie critique s’inscrit donc dans une démarche matérialiste en ce sens qu’elle refuse de détacher l’acte d’enseigner des conditions matérielles qui le permettent. La notion de pédagogie déborde ici le cadre de la salle de classe. Bien plus qu’une simple didactique critique, elle forme un écosystème vaste où la pratique en classe ne peut être dissociée des conditions sociales et matérielles.
Le syndicalisme comme contenu curriculaire. L’éducation aux droits humains est promue dans les textes internationaux, comme la résolution de l’Assemblée générale de l’ONU du 19 décembre 2011. Or parmi ces droits fondamentaux, on trouve le droit de se syndiquer (article 23 de la Déclaration universelle des droits humains) et le droit de grève (article 8 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966).
La pédagogie critique est une approche adaptée pour enseigner ces droits humains, en particulier les volets économique et social (les droits de deuxième génération) qui figurent souvent comme les parents pauvres de l’éducation aux droits humains. Comme l’explique la juriste Danièle Lochak: «Si les gens sont maintenus dans l’ignorance, s’ils ne savent pas qu’ils possèdent des droits, ils ne seront pas en mesure d’en réclamer et encore moins d’en imposer le respect.» (Pédagogie et droits de l’homme).
Le syndicalisme comme modalité d’action. La pédagogie critique refuse la simple éducation théorique aux droits humains. La résolution de l’ONU précise d’ailleurs: «L’éducation et la formation aux droits de l’homme englobent: a) L’éducation sur les droits de l’homme [connaître et comprendre les normes et les principes]; b) L’éducation par les droits de l’homme [apprendre et enseigner dans le respect des droits de chacun·e]; c) L’éducation pour les droits de l’homme [donner les moyens de les exercer et de les défendre]» (ONU, 2011).
Il ne s’agit plus seulement de sensibiliser ou de former à la connaissance de ces droits, mais d’inciter à l’action. Cette perspective renvoie également au statut de défenseur des droits humains (Déclaration de l’ONU de 1998): «article 1. Chacun a le droit, individuellement ou en association avec d’autres, de promouvoir la protection et la réalisation des droits de l’homme et des libertés fondamentales aux niveaux national et international».
Cela signifie que l’éducation doit dépasser la simple transmission de connaissances pour mener vers l’engagement des citoyen·nes. Cela implique, là encore, que la pédagogie critique ne se limite pas à une didactique critique dans la salle de classe: elle s’étend également au temps périscolaire et associatif, notamment par la création de syndicats lycéens, ou l’engagement hors de l’école dans des structures de défense des droits humains. La Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE, 1989) rappelle d’ailleurs que ceux-ci disposent du droit à la liberté d’expression et de réunion. Les enfants peuvent donc, par exemple, porter des revendications et participer à des manifestations.
Les syndicats lycéens et étudiants sont en particulier des acteurs importants de l’éducation à la citoyenneté et aux droits humains. En effet, le système scolaire et universitaire reçoit l’injonction d’insérer les jeunes sur le marché du travail, sans pour autant préparer cette jeunesse en formation à connaître ses droits économiques et sociaux, et à les défendre.