Les épisodes précédents ont rappelé comment un être vivant sait faire des choses nécessaires à sa survie grâce à l’interaction entre ses gènes, son organisme et le milieu où il se développe et il vit. Un milieu qui souvent modifie l’effet des gènes, soit par la chimie, soit, indirectement, en guidant leur expression. Prenons un exemple humain: la luxation congénitale de la hanche est une maladie génétique dans laquelle le fémur peut sortir de sa cavité dans la hanche, ce qui provoque un boitement très important. Une décalcification du bord de cette cavité provoque l’accident à l’une ou l’autre jambe, ou aux deux. Autrefois, la maladie était bien plus fréquente chez les femmes que chez les hommes en raison de la forme de leur bassin et des grossesses éventuelles. Alors qu’elle était traitée par une chirurgie lourde, pénible et très coûteuse, on a découvert que l’on pouvait l’éviter en langeant «en grenouille», à l’aide d’une coque en plastique et pendant quelques mois, les bébés filles à risque. Une voie manifestement culturelle d’empêcher l’expression d’un gène!
Je scandalise souvent en rappelant que chez les humains, comme chez tous les animaux vertébrés, l’agressivité est un caractère à forte composante génétique. Les preuves ne manquent pas avec la sélection artificielle de l’agressivité chez les animaux de combat, pratiquée par de nombreuses civilisations depuis des siècles, des millénaires, ou peut-être la Préhistoire dans le cas des chiens. Ou encore avec la sélection contre l’agressivité des animaux de troupeaux ou de compagnie, qui ne doivent pas se battre entre eux, ni attaquer les humains (à part les reines des alpages ou les taureaux de corrida, sélectionnés pour le combat!). Vue la similitude de nos physiologies de mammifères et notre inaptitude à vivre et à nous reproduire isolément, il ne fait aucun doute que l’agressivité de nos ancêtres primates a été modulée par la sélection naturelle de façon à permettre la vie en société, mais aussi à se défendre contre des prédateurs, éventuellement de la même espèce.
Là encore, l’environnement, et en particulier l’éducation des jeunes, conditionne l’expression de cette base génétique. Depuis très longtemps, les éthologistes, en particulier Irenäus Eibl-Eibesfeldt1>Contre l’agression, 1972, Stock, Paris., ont étudié comment biologie, éducation et tradition, chez les autres mammifères comme chez l’humain, contrôlent l’expression, ou non, de l’agressivité potentielle par des mécanismes d’inhibition. La forme du corps, l’odeur des jeunes et des comportements juvéniles bloquent normalement leur agression par des adultes. L’empathie envers celui ou celle considéré·e comme partenaire ou semblable prévient, si tout va bien, l’agression, en dehors des contextes de compétition.
L’agressivité, comme la stature ou le poids, est affaire d’intensité, pas de présence ou d’absence. Sa génétique compliquée est mal comprise, à cause des multiples facteurs de l’environnement biologique et culturel qui déterminent et modifient son expression. Les hormones – en particulier la proportion des hormones sexuelles femelles et mâles, mais aussi le cortisol qui conditionne le stress – jouent un rôle important, ainsi que les circuits nerveux qui gèrent l’action, la peur, la réorientation de l’action ou le stress. Les variations de l’agressivité potentielle et de son expression sont donc énormes d’un individu à l’autre, et selon les situations.
Chez les humains, langages et cultures projettent l’agression dans une nouvelle dimension, avec la spécialisation de professions, dont certaines sont conditionnées pour être agressives, et les compétitions territoriales entre des cultures inconciliables. Les sociétés impérialistes et/ou prosélytes en arrivent même à lutter, dans certaines professions au moins, contre les mécanismes naturels d’inhibition de l’agression envers les jeunes et contre l’empathie, pour forcer des individus à commettre des crimes inconcevables chez presque tous les autres mammifères… (à suivre)
Notes