Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

Les «intelligences» de la nature (2)

actualités permanentes

Ainsi que Malthus l’avait si bien compris, survivre et se reproduire (en jargon: mortalité et fécondité) sont les deux mamelles du maintien et de l’évolution démographique des populations d’êtres vivants, qui gèrent aussi les proportions des caractères hérités au sein de ces populations. Ces caractères se partagent entre ceux invariables car nécessaires à la survie, et ceux qui diffèrent entre les individus, les populations, les espèces et les écosystèmes. Ce deuxième type de caractères est responsable de la biodiversité et, au final, de l’histoire de la vie, faite d’innovations, d’extinctions, d’expansions, de remplacements…

L’innovation repose sur deux mécanismes principaux: les erreurs de reproduction et la recombinaison des caractères1>Langaney A., Le sexe et l’innovation, Seuil, 1987.. Au niveau génétique, les erreurs de reproduction concernent d’abord les mutations des séquences d’ADN, d’ARN ou des chromosomes. Elles sont dues à de multiples causes et ont des effets très variés, depuis la mort ou le handicap jusqu’à l’innovation «révolutionnaire», en passant par l’effet zéro – cette «neutralité» si fréquente. L’imprévisibilité des mutations amène à les attribuer au «hasard», que Jacques Monod combinait à la nécessité de survie dans son essai sur les mécanismes de la vie2>Monod J., Le hasard et la nécessité, Seuil, 1970.. C’était faire peu de cas de la neutralité qui se répand et laisse des marqueurs de l’histoire de la vie – des «fossiles génétiques» – dans les génomes de tous les êtres vivants. Basée sur les travaux de Gustave Malécot, Motoo Kimura et Bernard Dutrillaux, l’étude des variations neutres des molécules du vivant, des gènes et des chromosomes permet de consolider et de compléter l’histoire de la vie proposée par l’étude et la datation des restes fossiles. Mais cette dernière étude est biaisée, car la fossilisation «oublie» les êtres du passé qui ne laissent pas de traces.

Les mutations innovantes sont exceptionnelles et se cumulent très rarement au sein d’une même lignée. Pendant des centaines de millions d’années, elles sont restées isolées, confinées dans des lignées indépendantes d’êtres microscopiques. Un jour, ou peut-être plusieurs fois (quand?, où?), s’est produit un événement inouï, le Big Bang de la génétique: l’apparition du premier œuf3>Langaney A., Le sexe et l’innovation, Seuil, 1987., issu de la fusion de deux cellules qui, au lieu de se dévorer, ont fusionné et/ou échangé du matériel génétique. Depuis cet instant, une seule génération suffit pour introduire une innovation dans un lignage, alors qu’avant, il fallait attendre des milliers de générations pour qu’elle se produise spontanément. Cette invention de la «recombinaison génétique», mal comprise, peut-être multiple et non datée, a produit une explosion de la diversité du vivant et l’apparition d’une vie bien plus sophistiquée que le monde cellulaire précédent. Ce mécanisme intelligent du sexe a accéléré l’histoire en passant de la reproduction par copie conforme à la production d’un être nouveau à chaque fécondation.

Compris en 1898 par August Weismann, il n’a été «redécouvert» que dans les années 1960, quand généticiens et immunologistes ont constaté que, chaque individu issu d’une fécondation était différent de tous les autres par ses gènes. Il est consternant que, plus d’un demi-siècle après, la plupart des enseignements de biologie, du primaire au supérieur, ignorent encore le premier œuf et que Weismann demeure le soldat inconnu de la génétique! Les raisons en sont simples. Si Weismann a eu le tort d’être Allemand juste avant la Première Guerre mondiale, le premier œuf a deux handicaps: il est encore plus inconnu et lointain, mais surtout il consacre le triomphe sans appel du hasard sur les déterminismes, ce qui est religieusement et politiquement très incorrect! A côté de cela, bien des cultures humaines, même quand elles ignorent tout de la recombinaison génétique, exercent, de manière convergente, les pires contrôle des sexualités. Mais ça, on en reparlera! (à suivre).

Notes[+]

* Chroniqueur énervant.

Chronique liée

Autour de l'article