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Les «intelligences» de la nature (1)

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Parler d’intelligence, au singulier, cause bien des confusions tant ce mot unique recouvre de sens différents, variables selon ses utilisateurs et les langues dans lesquelles ils s’expriment. D’abord, il faudrait un mot distinct pour séparer ce qui relève de la cohérence logique, technique, chimique ou mathématique de la nébuleuse confuse dite «intelligence humaine», par définition consciente et contrôlée par les émotions et les cultures. En parlant de «Logique du vivant», François Jacob objectivait ce que d’autres auraient qualifié d’intelligence inconsciente, par opposition à l’intelligence humaine. Ce qui permet, entre autres, de ramener la sélection naturelle à sa définition objective, publiée, sans la nommer, en 1798, par Thomas Malthus dans son Essai sur le principe de population: des caractères hérités persistent et se répandent d’autant plus que leurs porteurs survivent et se reproduisent. Les changements de proportions, la généralisation ou l’élimination de ces caractères dans les populations dépendent donc de deux facteurs: la «mortalité différentielle» est la différence de survie jusqu’à l’âge de la procréation, selon les caractères transmis par les parents, tandis que la fécondité différentielle» est la différence entre les nombres de descendants des survivants, selon ces caractères. Le révérend Malthus expliquait ainsi comment une croissance démographique plus rapide des pauvres augmentait leur proportion dans la population et débordait ainsi les capacités de production de nourriture, dont la croissance était plus lente. Ce qui provoquerait la catastrophe du Jugement dernier annoncé par sa religion! Malthus cherchait à comprendre comment se réaliserait la volonté divine, pas du tout à l’entraver par des mesures anti-natalistes allant à l’encontre de ce projet divin, comme le prétend le chœur pathétique des anti-malthusiens, malthusiens et néo-darwiniens d’hier et aujourd’hui. Si l’on ajoute à ce schéma objectif le racket des pauvres, de plus en plus pauvres, par des riches, de plus en plus riches, et si l’on traduit «Jugement dernier» par «catastrophe écologique éliminant l’espèce humaine», on se passe de dieu et l’on a un assez bon modèle de l’histoire humaine actuelle.

Charles Darwin a lu le livre de Malthus pendant sa croisière sur le Beagle. Entre deux nausées, il a eu le mérite de comprendre que ce que disait Malthus s’appliquait à tous les êtres vivants, et pas seulement aux humain·es. Mais il n’a pas compris tout de suite que la survie était une condition de seuil, minimale, tandis que la fécondité faisait vraiment la différence entre les caractères qui se répandent dans une population et ceux qui s’effacent peu à peu. D’où, sous l’influence de son ami Spencer et de l’idéologie ultra-capitaliste de l’Angleterre victorienne, les proclamations ineptes sur la survie des plus forts, des plus beaux, des plus aptes, l’apologie du rôle de la compétition et l’éloge idéologique de la «lutte pour la vie». C’est seulement dans les dernières éditions de son Origine des espèces, et surtout dans ses écrits sur la sélection sexuelle, que Darwin réalise avoir sous-estimé le rôle du hasard et surtout celui de la fécondité différentielle.

La sélection naturelle est donc une «intelligence naturelle» qui produit l’adaptation des populations à leurs milieux selon la tautologie qui affirme que seuls persistent et se répandent les caractères qui permettent la survie et favorisent leur reproduction. A savoir ceux qui sont portés par les survivants les plus féconds et non par les plus forts ou les plus beaux, comme la société de l’époque souhaitait l’entendre.
Malgré ses recherches sur la variation des espèces domestiques, et en particulier sur les pigeons, Darwin n’a pas compris les mécanismes de la génétique, que Johann Mendel, son contemporain, puis Auguste Weismann ont découvert et qui, s’il en avait eu connaissance, auraient éclairé ses intuitions sur le rôle du hasard dans la créativité et l’ «intelligence» de la nature. Mais ça, c’est une autre histoire!
(à suivre)

Dédé-la-science, chroniqueur énervant

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