Dans les épisodes précédents, nous avons vu que la sélection naturelle définit les possibles du vivant parmi ceux créés par les erreurs de reproduction et le hasard, et comment elle détermine les proportions de ces variantes par la fécondité et la mortalité différentielles. Puis comment le sexe et la recombinaison génétique multiplient à l’infini ces possibles. Ces mécanismes ont pour effet d’accélérer les transformations des espèces vivantes à l’aveugle, par la disparition de l’inadapté génétique. Depuis très longtemps, deux autres mécanismes permettent une action de l’environnement sur l’expression des gènes et nuancent cette sélection brutale.
Le premier est la «méthylation de l’ADN», sorte d’interrupteur qui permet, selon les cas, de réduire des gènes au silence ou de modifier leur effet dans une cellule1>Nous n’abordons pas ici la fonction principale de la méthylation qui sélectionne les gènes fonctionnant dans les différents types de cellules d’un organisme.. Et ces réglages génétiques, parfois induits par l’environnement et hérités, peuvent créer des adaptations en une génération, là où la sélection naturelle serait bien plus lente. Ils ont donc été retenus par l’histoire de la vie qu’ils permettent, une nouvelle fois, d’accélérer. Ceci pour le malheur des généticiens, car ils perturbent souvent ce que prédisent les lois de Mendel. Quand un individu n’a pas le caractère attendu selon les gènes qu’il porte, les spécialistes parlent de «pénétrance incomplète» ou d’«expressivité variable» des gènes, ce qui est une façon polie de dire que l’on n’y comprend rien… sans perdre la face!
Et puis, le deuxième mécanisme d’adaptation, mieux connu celui-ci, est l’apprentissage, qui fournit des informations utiles sur l’état du milieu (société éventuelle comprise), lesquelles vont permettre d’adapter des comportements à ce milieu. Dans ses formes simples, chez des êtres sans système nerveux comme les plantes, ou bien chez des animaux à système nerveux rudimentaire, l’apprentissage et ses effets sont complètement inconscients. Si, par exemple, on change souvent, en alternance, l’orientation de la source lumineuse qui éclaire une plante se dirigeant vers la lumière, celle-ci se tourne les premières fois, puis de moins en moins et cesse. Cette «fatigue», qui économise une précieuse énergie, est déjà un apprentissage, bien sûr inconscient!
Mais les apprentissages induisant ou modifiant des comportements de manière inconsciente se rencontrent aussi chez des animaux à systèmes nerveux sophistiqués. Il existe, par exemple, trois types d’oiseaux en matière de chants de pariade2>Ndlr: période de formation des couples. ou de marquage du territoire. Les uns peuvent produire, à l’âge adulte, le chant de leur espèce, sans jamais l’avoir entendu ni appris. D’autres, comme le rossignol, peuvent apprendre des chants différents de celui de leurs semblables, par exemple celui de fauvettes à tête noire qui les auraient couvés (à condition, toutefois, qu’ils n’entendent pas de chant de rossignol!). D’autres enfin, comme les mâles des pinsons des arbres, ne produisent qu’un cri rythmé très imparfait s’ils sont élevés en isolement. Pour produire les harmonies correctes du chant adulte, ils doivent les avoir entendues pendant qu’ils sont au nid et encore incapables de chanter! S’ils ne les entendent que l’année suivante, une fois adultes, c’est trop tard, ils ne les produiront jamais… Il s’agit donc là d’un apprentissage précoce, à effet différé, mais non conscient.
On en connaît beaucoup d’autres, qui façonnent dès l’enfance des comportements adultes, tant chez les autres animaux que chez les humain·es. Ils ont une importance cruciale et sous-estimée, en matière de dressage et d’éducation. Depuis des millénaires, ces apprentissages inconscients à effets différés, souvent pratiqués par des conditionnements brutaux, font les succès des religions, des politiques totalitaires et des propagandes de tous types. Mais ça, c’est une autre histoire! (à suivre)
Notes