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L’effet Françoise Gailland

Les écrans au prisme du genre

Dans les années 1970, Annie Girardot s’était fait une spécialité des personnages de femmes actives dans des domaines traditionnellement masculins (médecin, commissaire de police, professeure), dont l’engagement professionnel se payait d’une vie privée compliquée, sinon tragique. Dans Docteur Françoise Gailland (Jean-Louis Bertuccelli, 1976), elle renonçait ainsi à sa liaison adultère pour soigner un cancer… Cinquante ans plus tard, rien n’a changé, ou si peu. Léa Drucker s’est elle aussi installée dans des rôles de professionnelles efficaces (Place publique, L’Eté dernier, Dossier 137, L’Intérêt d’Adam) dont la vie privée est «compliquée». Comme si les femmes n’avaient toujours pas le droit de s’épanouir simultanément sur les deux plans.

La Vie d’une femme1> La Vie d’une femme, film franco-belge de Charline Bourgeois-Tacquet, avec Léa Drucker, Mélanie Thierry, Charles Berling, 2026., de Charline Bourgeois-Tacquet, met en scène une chirurgienne, cheffe de service dans un hôpital public. Pourtant, le film s’ouvre sur de très gros plans de deux corps non identifiables faisant l’amour – peut-être un hommage à Hiroshima mon amour – comme pour affirmer d’emblée qu’aujourd’hui, plaisir sexuel et réussite professionnelle sont compatibles pour les femmes.

Si les scènes à l’hôpital convainquent par la maîtrise que Gabrielle déploie dans ses responsabilités, ça se gâte au retour dans son appartement, envahi par de jeunes adultes bruyants. Réfugiée dans sa chambre, elle subit les reproches de son mari (Charles Berling) quand elle se plaint de cette invasion. On comprend alors qu’elle n’a pas voulu d’enfant mais qu’elle cohabite depuis huit ans avec les deux grands enfants, surprotégés, de son mari. En clair, elle n’a aucune maîtrise de sa vie privée. Elle en vient même à proposer de loger ailleurs pour éviter que leurs relations se dégradent davantage. Charles Berling hérite du rôle assez ingrat de mari geignard. On ne saura pas avec qui elle faisait l’amour au début du film, mais de toute évidence, ce n’est pas avec lui.

La véritable intrigue concerne la rencontre de Gabrielle avec Frida (Mélanie Thierry), une écrivaine en immersion dans son service. Elles sympathisent, mais les choses se corsent quand Frida invite Gabrielle à une performance de danse lors d’une soirée privée et lui fait des avances (frôlement de main, baiser). Après un premier refus et un saut dans le temps, on retrouve Gabrielle sac au dos sur un sentier alpin, arrivant dans un chalet isolé où elle retrouve Frida chez un vieil homme (Erri De Luca) que l’écrivaine interviewe. Le soir venu, Gabrielle frappe à la chambre de Frida.

Malgré le talent de Léa Drucker et de Mélanie Thierry, on peine à croire à leur histoire tant le scénario abuse d’ellipses: la séquence de leur rencontre amoureuse a lieu «hors-sol», dans le paysage sublime des Alpes. Leur idylle est filmée sous l’angle de l’initiation: Gabrielle découvre un plaisir sensuel nouveau qui transforme la relation en passion. Mais bientôt Frida lui apprend son départ pour une résidence d’un mois au Japon.

La chute est rude pour Gabrielle, qu’on voit errer dans les rues comme une âme en peine, au moment même où son plus vieil ami et collègue la lâche pour aller dans le secteur privé afin de se consacrer à son dernier-né. Le refus de Gabrielle d’avoir des enfants revêt alors l’allure d’une arrogance dont elle doit être punie. La sentence prend la forme d’un chaos managérial dans son service, contraint de déménager sans qu’elle maîtrise rien de la situation. Elle s’effondre littéralement sur le sol, devant toute son équipe.

Deux ans plus tard, on la retrouve animant une conférence sur les enjeux psychologiques de la chirurgie faciale qu’elle pratique. Frida, de retour du Japon, l’aborde pour lui présenter… sa nouvelle compagne japonaise. Stupéfaction, humiliation, douleur de constater que Frida a tourné la page, alors qu’elle continue de penser à cette rencontre qui a changé sa vie. Ne lui reste que son vieux mari qui tente silencieusement de la consoler.

On ne peut qu’être heurté·e par la dimension fortement punitive de cette fin. Ayant cru pouvoir «tout avoir», l’héroïne a perdu la relation la plus importante pour elle. Le solde est maigre: sa réussite professionnelle et un mari grincheux mais compatissant. Plus cynique encore, le personnage de l’écrivaine homosexuelle subit une instrumentalisation purement fonctionnelle, ne servant qu’à initier Gabrielle à des plaisirs inédits avant de la renvoyer, brisée, à une hétérosexualité conjugale sans mystère.

Notes[+]

Geneviève Sellier est historienne du cinéma, www.genre-ecran.net 

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