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Une vision complaisante du monde de l’opéra

Les écrans au prisme du genre

L’Objet du délit1>Film français de et avec Agnès Jaoui, avec Daniel Auteuil, Eye Haïdara, Claire Chust, Oussama Kheddam, Lucie Gallo, 2026. a beaucoup d’atouts, à commencer par le savoir-faire d’Agnès Jaoui dans l’art du film choral. C’est un genre qu’elle pratique depuis ses débuts de dramaturge avec Jean-Pierre Bacri (Cuisine et dépendances, 1993) et de réalisatrice depuis Le Goût des autres (2000). Le film bénéficie également d’une distribution brillante qui mêle les générations: Daniel Auteuil, Agnès Jaoui elle-même et Jacques Weber pour les acteur·ices chevronné·es, face à Eye Haïdara et plusieurs nouveaux venus dans l’univers de la réalisatrice.

L’autre atout, bien sûr, est l’opéra Les Noces de Figaro de Mozart. Jaoui nous y plonge progressivement au fil des répétitions, jusqu’à la séquence où l’on assiste à la représentation du dernier acte quasiment en intégralité. Le sujet de cet opéra, inspiré du Mariage de Figaro de Beaumarchais, résonne parfaitement avec le propos du film: qu’en est-il des rapports hommes-femmes dans le milieu du spectacle vivant après #MeToo? En leur temps, la pièce et l’opéra dénonçaient le plus frontalement le comportement prédateur des hommes de l’aristocratie à travers le fameux «droit de cuissage». C’est cette même réalité que dénoncent depuis 2017 de nombreuses actrices, en France et ailleurs, face aux abus de pouvoir et violences sexuelles dans le milieu artistique. Enfin le cadre enchanteur des carrières de Lacoste, dans le Lubéron, sublime ce récit des coulisses, écrit par Agnès Jaoui avec quatre auteur·es. Les planètes semblaient donc alignées.

Pourquoi ai-je ressenti une gêne de plus en plus forte au fur et à mesure du déroulement du film? Au début, la réunion des protagonistes fait briller le talent d’écriture de Jaoui. Lors de la sélection des interprètes, on comprend que les dés sont pipés: le mécène impose sa fille Sophie (Tiphaine Daviot), une débutante à la traîne, tandis que le producteur Poirier (Patrick Mille) parachute à la mise en scène Mirabelle (Claire Chust), une jeune égérie de mode chargée d’élargir le public. Cette dernière entreprend de «moderniser» Mozart en intégrant d’immenses phallus au décor. Son féminisme naïf donne lieu à des passes d’armes comiques à ses dépens. Au milieu de ce chaos, le chef d’orchestre Igor (Daniel Auteuil) recrute deux valeurs sûres: Piazzoni (Vincenzo Amato) pour le Comte et Hannah (Agnès Jaoui) pour la Comtesse. Il engage aussi une virtuose noire, Cora (Eye Haïdara) pour le rôle de Chérubin, ce qui suscite des remarques et des comportements racistes plus ou moins involontaires dans la troupe.

Le malaise s’installe véritablement quand se déclenche l’incident censé illustrer les «dérives» de #MeToo. Sophie, qui joue Suzanne, se plaint à Cora des attouchements trop appuyés de Piazzoni, alors même que Mirabelle s’apprêtait à lui demander d’être encore plus insistant pour souligner le caractère prédateur du Comte. La confusion devient complète entre le jeu du personnage et le comportement réel du chanteur – dont on apprend peu après qu’il est homosexuel. Ce procédé décrédibilise complètement la plainte de la jeune femme. Cora rameute alors l’équipe pour exiger des excuses du chanteur, créant un tribunal populaire où seule Hannah refuse de voter. Outré de ces accusations, Piazzoni décide de partir, mettant la production en péril.

Pendant ce temps, on apprend qu’une cantatrice connue s’apprête à publier la liste de dix grands noms de l’opéra qui l’ont agressée sexuellement. Igor, qui a eu une aventure avec elle, confie son angoisse à Hannah, donnant lieu à des échanges ironiques sur la définition d’un rapport consenti. Cette liste menaçante reprend une rumeur infondée qui s’est répandue lors du festival de Cannes 2024. Le problème est que le film en fait une réalité scénaristique: la liste des dix noms est finalement publiée, et Igor manifeste son soulagement de ne pas y figurer. Dans la réalité, aucune liste de ce type n’a été rendue publique; au contraire, les actrices qui dénoncent leurs agresseurs, comme Adèle Haenel ou Judith Godrèche, ont vu leur carrière gravement mise en cause.

J’ai également été gênée par la façon dont Agnès Jaoui se donne le beau rôle: son personnage s’insurge contre le «tribunal populaire» et défend un partenaire qui ne faisait qu’incarner son rôle. Pourtant, à la fin du film, elle met le public dans sa poche en envoyant balader Igor qui «ne comprend rien aux femmes», ce qui la place implicitement du côté des féministes. Pour donner un semblant de gage à l’esprit #MeToo, le scénario choisit de faire du producteur Poirier le seul prédateur. Sa tentative de coucher avec Mirabelle est finalement déjouée par deux membres de l’équipe. Comme il est étranger à la petite communauté artistique, le monde du spectacle est épargné, d’autant que le ténor italien revient in extremis sauver la représentation.

Le film s’achève dans une harmonie assez suspecte: malgré ou à cause de la beauté du final de l’opéra de Mozart, on a l’impression que les violences sexuelles et sexistes dans le monde de l’opéra n’existent pas vraiment, contrairement à ce que documente l’enquête lancée en 2020 par la sociologue Marie Buscatto.

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Geneviève Sellier est historienne du cinéma, www.genre-ecran.net

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