A travers ses différents écrits, le Pr Henry Giroux présente une vision particulièrement intéressante de ce que peuvent être les professionnel·les de l’éducation. Cet universitaire américano-canadien contemporain a profondément marqué les sciences de l’éducation. Considéré au début des années 1980 comme le fondateur de la pédagogie critique aux Etats-Unis, son approche de l’éducation se décentre de l’école durant la décennie suivante pour s’élargir à un nouveau champ de recherche: la pédagogie publique.
Giroux considère en effet que l’éducation dépasse largement le cadre scolaire. Dès lors, il s’agit d’étudier le rôle de la culture de masse, des médias ou encore d’internet comme vecteurs d’éducation. Sa grille de lecture s’avère d’autant plus pertinente qu’elle a permis de prendre en compte le phénomène de l’internet contributif et le flux massif de contenus qui l’accompagnent.
Son analyse de la pédagogie publique porte sur diverses thématiques, telles que la manière dont la jeunesse est traitée dans les médias ou l’impact du néolibéralisme sur l’enseignement supérieur. Plus récemment, Giroux s’est intéressé à la manière dont les mouvements néo-fascistes étasuniens ont investi l’espace de la pédagogie publique pour se développer, théorisant ainsi le concept de «fascisme néolibéral».
La conceptualisation de l’intellectuel public. L’analyse du rôle des intellectuel·les est une constante de l’œuvre de Giroux depuis les années 1980. S’inscrivant dans la lignée d’Antonio Gramsci, il considère que le statut d’intellectuel n’est pas une caractéristique propre à un groupe social particulier, car toute activité humaine engage la pensée. Pour lui, l’intellectuel incarne avant tout une fonction sociale.
Dans les années 1980, il conçoit ainsi les enseignant·es comme des «intellectuels transformateurs». Il s’oppose fermement à la prolétarisation de leur métier, qui tendrait à les réduire à de simples exécutant·es techniques. Selon Giroux, leur rôle véritable est de développer la conscience critique des élèves et des étudiant·es.
Des années 1990 à nos jours, sa réflexion sur le sujet ne cesse de s’affiner. Il délaisse le concept d’intellectuel transformateur pour se centrer sur celui d’«intellectuel public», une catégorie bien établie dans le paysage culturel étasunien, et incarnée par des figures de proue comme Noam Chomsky. Toutefois, ce statut semble traditionnellement perçu comme réservé à une élite académique.
A contre-courant, Henry Giroux démocratise fortement cette notion, dans la continuité de Gramsci. L’usage des technologies de l’internet contributif permet désormais d’élargir le statut d’intellectuel public à l’ensemble du corps enseignant. Grace à ces outils numériques, chaque éducateur ou éducatrice peut prendre position dans l’espace public sans avoir besoin d’être reconnu·e par les médias traditionnels.
Cette requalification est directement liée au rôle que Giroux confère aux enseignant·es et aux éducateur·trices. En effet, selon lui, ils et elles ont le devoir de diffuser et de défendre les valeurs démocratiques et dans leur défense. C’est pourquoi leur champ d’action ne se limite pas à la salle de classe, mais comprend également des prises de position publiques.
La pédagogie critique au-delà de la salle de classe. La pédagogie critique, portée par Giroux dans le sillage de Paulo Freire, est parfois réduite à tort à une simple prise de conscience des rapports sociaux dans la salle de classe ou dans l’éducation non formelle. Certes, le développement d’une conscience sociale face aux questions de justice sociale et environnementale en fait partie, tout comme le fait de favoriser l’engagement des jeunes dans l’espace public.
Mais la pédagogie critique n’est pas que cela. Le concept implique également une redéfinition de la posture même de l’enseignant·e, qui ne se limite pas à la salle de classe. Pour Giroux, les enseignant·es critiques luttent activement pour leurs conditions matérielles de travail au sein de leurs syndicats, tout en étant également engagés dans l’espace public par divers canaux: réseaux sociaux, revues militantes, signatures de pétitions…
L’une de leurs missions, selon Giroux, est de faire en sorte que les personnes ne perçoivent plus les injustices vécues comme une réalité personnelle, mais qu’elles soient en mesure de percevoir en quoi elles sont reliées à des problèmes sociaux.
Au-delà, les enseignantes et enseignants, en tant qu’intellectuels publics, favorisent le développement de coalitions de mouvements sociaux. Celles-ci réunissent les syndicats, les mouvements antiracistes, féministes, de défense des minorités ou encore pour la justice environnementale.