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Pédagogie critique, au-delà des malentendus

L'actualité au prisme de la philosophie

Cet article propose de revenir sur la notion de pédagogie critique dix ans après le début de la réception de ce courant dans l’aire francophone.

Depuis 2016… Entre 2016 et 2019, nous avons publié une série de chroniques sur la pédagogie critique dans Le Courrier. Publier ce travail dans un quotidien suisse était symbolique. En effet, le pédagogue et philosophe brésilien Paulo Freire, qui est à l’origine des pédagogies critiques, a passé dix ans d’exil à Genève.

Cette décennie de redécouverte de l’œuvre de Paulo Freire et des pédagogies critiques a été marquée par plusieurs parutions telles que Paulo Freire, pédagogue des opprimés (Libertalia, 2017) ou encore L’Anthologie internationale de pédagogie critique (Le Croquant, 2019) ou la réédition en français de Pédagogie des opprimés (Agone, 2021), l’ouvrage le plus important de Paulo Freire.

Nous voudrions également souligner le travail du collectif d’artistes Microsillon à Genève, qui a mené tout un projet de recherche artistique et pédagogique avec «Réengager Freire»1>reengagingfreire.ch.

Enfin, parmi les étapes de ce processus, nous voudrions mentionner la parution en mars 2026 du Dictionnaire des pédagogies critiques, coordonné par le collectif Questions de Classes. La particularité de ce dictionnaire est d’avoir été rédigé principalement par des enseignant·es du primaire et du secondaire ou d’autres acteurs du monde de l’éducation. Cet ouvrage témoigne de la réception des pédagogies critiques, au-delà des travaux universitaires, dans des pratiques concrètes. C’est en particulier à travers les nombreux stages organisés par des syndicats d’enseignant·es que ce sont diffusées les pédagogies critiques en France.

Et au-delà des malentendus… Faire mieux connaître l’œuvre de Paulo Freire a nécessité d’abord de remettre en question l’image vieillie de cet auteur. En effet, il était perçu comme une sorte de continuateur latino-américain de l’éducation nouvelle qui avait développé une simple méthode d’alphabétisation des adultes.

Nous avons été conduit·es à montrer qu’après son retour au Brésil en 1980, Paulo Freire a eu une grande importance à la fois dans la pédagogie universitaire et dans la pédagogie scolaire. Cette diffusion n’a pas eu lieu en premier lieu via le Brésil, mais à partir des Etats-Unis.

Lorsque nous avons commencé à travailler sur les pédagogies critiques, nous avons été confronté·es à un deuxième malentendu: une utilisation vague et extensive de l’expression visant à englober également les pédagogies les plus politiques de l’éducation nouvelle, telles que la pédagogie Freinet ou la pédagogie institutionnelle. Nous avons essayé de clarifier cet amalgame en distinguant les pédagogies émancipatrices des pédagogies critiques.

En effet, un travail bibliographique sérieux ne laisse guère de doute. La pédagogie critique est un courant qui est né aux Etats-Unis au début des années 1980. On attribue généralement au professeur Henry Giroux le développement de ce courant de la pédagogie. A partir des années 1990, la pédagogie critique se diffracte en plusieurs sous-courants que sont la pédagogie critique féministe, la pédagogie queer, la pédagogie antiraciste, la pédagogie décoloniale ou encore l’écopédagogie.

De la conscience critique à la praxis sociale.

Une autre difficulté a été de clarifier le sens de «conscientisation» utilisé par Paulo Freire. En effet, la conscientisation peut sembler désigner, au sens psychologique, la simple prise de conscience de quelque chose. Mais en réalité, chez Paulo Freire, cette expression a un sens plus précis: elle est synonyme de conscience sociale critique. La conscientisation consiste dans la prise de conscience du caractère systémique des injustices sociales. Il s’agit de prendre conscience de l’existence des rapports sociaux de pouvoir qui structurent la société: les rapports sociaux de classe, de sexe ou encore de racisation.

Néanmoins, la pédagogie critique ne se limite pas à cela. On peut appeler «didactique critique» les pratiques qui, dans la salle de classe, se donnent pour objectif le développement d’une conscience sociale critique. Mais pour qu’il y ait véritablement pédagogie critique, il faut également qu’il y ait un engagement dans une praxis sociale, c’est-à-dire dans des mouvements sociaux. Cela peut se prolonger chez les jeunes par un engagement dans des syndicats de lycéen·nes ou d’étudiant·es, ou dans des collectifs féministes ou écologistes, par exemple.

Une des difficultés porte également sur la formation de pédagogues critiques, car cette approche suppose un principe de cohérence éthique. Cela signifie que les pédagogues critiques ne peuvent pas, par exemple, prôner un engagement dans l’activisme, s’iels n’ont pas eux-mêmes une expérience d’engagement dans des mouvements sociaux.

De ce fait, la didactique critique ou la pédagogie anti-discrimination sont des éléments de la pédagogie critique, mais n’en constituent pas le tout. On ne peut parler de pédagogie critique que s’il existe une articulation avec un engagement dans les mouvements sociaux.

Notes[+]

Irène Pereira est sociologue et philosophe, cofondatrice de l’IRESMO, Paris.

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