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Faire circuler des textes queers

Les œuvres et auteur·ices LGBTQIA+ de Suisse romande sont peu visibles, voire invisibles avant l’an 2000. Une équipe de recherche s’est donné pour but de les sortir de l’ombre. Elle explique son projet avec la volonté de «faire archive» en chemin. Une investigation portée par la maison romande Paulette éditrice (article 3/6).
L’Atelier donné durant les Journées du Matrimoine 2025, à Lausanne, avec le soutien de l’Association Sujettes. MUTO/ELSA MESOT
Ecriture

Dans un premier article, nous avons souligné la difficulté d’identifier des ouvrages et des auteur·ices LGBTQIA+ de Suisse romande. Dans le deuxième, nous avons abordé l’impact des représentations sur nos imaginaires et sur la construction de nos identités, ainsi que le rôle primordial que la littérature peut jouer. A présent, nous partageons les réflexions nées des ateliers participatifs que nous avons donnés depuis juin 2025 dans toute la Suisse romande.

Sur les traces de l’Écriture queer (3/6)

Soutenu·es par la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP), Guy Chevalley, Nathalie Garbely et Edward Mandry mènent un projet de recherche sur les écrits et les auteur·ices LGBTQIA+ de Suisse romande, un champ largement invisible. Deux fois par an, Le Courrier publiera le «journal de bord» de leurs recherches, afin de créer de l’archive et de diffuser du savoir, en amont de leur ouvrage qui paraîtra chez Paulette Editrice à l’horizon 2027. CO

Ceux-ci visaient à mettre en lumière des œuvres oubliées, à stimuler la curiosité et à échanger avec le public. En prévision de l’écriture de notre essai à paraître chez Paulette éditrice, cette expérience nous a permis d’apercevoir quelles œuvres LGBTQIA+ locales ont marqué les esprits et de glaner pistes et références nouvelles à ajouter à notre corpus, grâce aux participante·x·s. La collaboration avec des bibliothèques et autres institutions a sensibilisé – parfois conforté – des professionnel·les sur la question. Très pragmatiquement, elle a aussi rapporté quelques cachets complémentaires à l’aide financière octroyée au projet par la Conférence intercantonale de l’instruction publique et de la culture de la Suisse romande et du Tessin, ce qui a amélioré nos conditions de travail.

Apprendre ensemble

Pour aborder l’écrit, rien de tel que la parole. L’échange en présentiel et la mise en forme de pensées partagées enrichissent la compréhension d’un texte. Nous avons donc conçu des ateliers participatifs qui reposent sur l’intelligence collective, tout en ayant conscience que les questions soulevées seraient plus nombreuses que les conclusions à exprimer. Une situation qui reflète les silences de l’histoire littéraire. Pour transmettre un esprit critique devant cette réalité, nous avons imaginé une approche ludique autour d’un lot de citations. Le but était de deviner la période de publication de ces extraits et, si les personnes présentes en avaient la possibilité, le nom des auteur·ices.

Ce format aléatoire a l’avantage d’inviter à une écoute attentive, puisque l’analyse des mots employés est cruciale pour identifier un contexte. Par exemple, la mention d’un forum de rencontre en ligne replace tel texte au début des années 2000, tandis que le poids de certains mots (lire ci-contre) oriente plutôt vers le milieu du XXe siècle, période où on réfléchit aux mœurs, parfois avec conservatisme, parfois avec progressisme. Il faut néanmoins se garder de proposer une rétrospective qui donnerait à penser que le présent ou l’avenir «font mieux» (pour synthétiser ainsi les acquis sociaux et légaux) que le passé. Les œuvres les plus audacieuses ne sont pas forcément les plus récentes et des récits problématiques continuent d’être publiés.

Dans le choix des extraits (parmi les romans, nouvelles et poèmes rassemblés dans notre recherche), nous avons veillé à équilibrer les représentations en termes d’identités de genre, mais aussi de parcours de vie heureux ou malheureux. Dans notre corpus, on trouve des histoires tragiques, des suicides ainsi que des propos transphobes, homophobes ou misogynes. Or, il ne s’agissait pas de déprimer tout le monde. Un atelier d’une heure et demie n’offrant pas une perspective équivalente à la lecture d’un essai, nous avons cherché à rendre l’expérience équilibrée et empouvoirante, notamment en partageant quelques pépites qui font plaisir.

Au fur et à mesure de la découverte des citations, les participante·x·s ont tissé à tâtons des parallèles entre les textes: leurs réponses ont progressivement interrogé la notion de canon littéraire, de linéarité historique et d’autorité critique. Nous avons pris soin de ne pas mettre les gens en défaut, en rappelant que nous-mêmes avions eu du mal à citer des œuvres LGBTQIA+ romandes au seuil de cette recherche, alors que nous connaissions déjà bien la littérature romande et que nous avions lu nombre de titres queers. La mise en commun des connaissances et des ignorances s’est opérée dans les deux sens.

Une certaine joie a toujours entouré ces ateliers, offrant des moments drôles et émouvants. Ce qui n’a rien d’étonnant puisque, ensemble, nous avons redessiné les contours de nos imaginaires collectifs, encore largement marqués par des représentations cishétéropatriarcales. En termes statistiques, la majorité des personnes présentes ont paru concernées par les identités LGBTQIA+, mais elles ne formaient de loin pas un public exclusif et cette mixité n’a en rien entravé les échanges. À l’image d’autres évènements littéraires, les femmes (au sens le plus généreux du terme) étaient majoritaires.

Faire les bonnes rencontres au bon moment

Les ateliers ont donné lieu à un constat largement partagé: on méconnaît cet héritage littéraire singulier. Il est intéressant de noter que les bibliothécaires et les libraires, professionnel·les du livre, ont reconnu leurs limites sur le sujet. Iels nous ont ouvert grand les portes de leurs espaces. La mise en place des ateliers a été facile. Rapidement, nous avons trouvé des partenaires de Lausanne à Porrentruy, en passant par Fribourg, Genève, Sierre, Neuchâtel, Nyon et Montreux. Plusieurs de ces bibliothèques ont adopté une approche engagée de leur activité, en proposant un accueil volontariste aux différentes minorités de la population. Cela ne va pas de soi, la «neutralité» est une valeur historique des bibliothèques.

L’accueil a été plus mesuré dans les hautes écoles pédagogiques. Nous avions à cœur d’engager le dialogue avec le corps enseignant en formation. Malgré une réponse enthousiaste à notre prise de contact, ces nombreux échanges ont tourné court, sans qu’une collaboration se concrétise. Un atelier a pu être organisé dans une classe d’école secondaire, mais il a fallu insister.

En revanche, les liens avec les universités ont été plus simples à nouer – nous connaissons aussi mieux leur fonctionnement. Ce printemps, nous avons pu intervenir dans le cadre d’un cours public de l’Université de Fribourg sur la littérature romande, dans un colloque à l’Université de Lausanne, ainsi que lors d’une table ronde co-organisée par la Maison de l’Histoire à Genève. Le milieu universitaire, fait de lieux institutionnels très hiérarchisés, s’est ouvert grâce à une poignée de personnes engagées ou alliées: possédant un certain pouvoir au sein de la structure, elles ont su convaincre leurs collègues. Il serait intéressant d’analyser – ce que notre expérience très limitée ne permettra pas – si ce type d’engagement permet de singulariser et valoriser un parcours académique ou si, au contraire, il nuit à celleux qui l’assument en cherchant à faire bouger les lignes.

On parle souvent du rôle de passeuse qu’assume une librairie dans la diffusion d’un texte. On met plus rarement en lumière le rôle de complice. Un seul individu peut faire la différence pour permettre à des personnes concernées d’être visibles (lire ci-dessous). Cela peut se jouer dans l’accueil de quelques séances d’un club de lecture queer, par exemple, ou dans l’attention portée à la pluralité des projets soutenus financièrement par une collectivité ou une fondation. Dans une programmation de salon ou de festival, laisse-t-on la place aux auteur·ices queers pour parler de leur travail? Cette année, au Salon du livre de Genève, la scène Le chalet, consacrée à la littérature suisse, n’a convié aucun texte sur des thématiques LGBTQIA+. Les sorties littéraires sont sans doute moins en cause que le changement récent de programmateur·ice. Même sans volonté de nuire, la silenciation opère. La solidarité est fondamentale pour que circulent largement des œuvres capables d’élargir nos imaginaires.

La question est bien plus globale que la littérature. Dans un contexte de montée du fascisme, qui s’attaque spécialement aux droits et aux personnes LGBTQIA+ – et il serait naïf de croire que ce phénomène ne touche pas la Suisse, lentement mais sûrement –, le rôle joué par nos allié·es se révèle plus vital que jamais.

 

Yvette Z’Graggen, alliée fidèle

On appelle alliées les personnes qui ne sont pas identifiées comme une minorité, mais qui jouent un rôle essentiel dans le soutien, la défense et la visibilité de celles qui le sont. Yvette Z’Graggen (1920–2012) en est un exemple important. Journaliste et autrice, elle a publié une dizaine de livres et écrit des pièces radiophoniques. De 1952 à 1982, elle anime plusieurs émissions culturelles et littéraires à la Radio suisse romande. C’est dans ce contexte qu’elle invite régulièrement l’autrice lesbienne Pierrette Micheloud, lorsque celle-ci publie un nouveau recueil de poèmes.

Romancière, Z’Graggen évoque l’homosexualité dans Cornelia (éd. de l’Aire, 1985): une secrétaire discrète et divorcée goûte à une liberté nouvelle. Parmi diverses péripéties, elle comprend que son fils est gay face à une photo équivoque: «Maintenant, Christian est un pédé. Ce mot, elle ne peut le supporter.» Ce n’est pas tant l’homophobie intériorisée d’une mère que Z’Graggen décrit ici, plutôt un système n’offrant aucune représentation positive, jusque dans le langage.

A ce travail de visibilisation et de réflexion vulgarisée, nous ajoutons la traduction du roman d’Annemarie Schwarzenbach Das glückliche Tal (1940), paru sous le titre La Vallée heureuse (1991). Geste ô combien symbolique de Z’Graggen, une fois encore, puisque ce sera le premier texte de l’iconique figure lesbienne zurichoise à être publié en français. GC/NG/EM

1 Le Courrier, éditions du 5 mai et du 24 novembre 2025.

* Respectivement éditeur et écrivain, poète et traductrice, historien de l’art et écrivain.