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Le mirage des biocarburants d’Eni

Pour alimenter l’Europe en biocarburants, le géant italien Eni prévoit d’exploiter 150 000 hectares au Congo-Brazzaville, menaçant les moyens de subsistance locaux. Soutenu par un prêt de 500 millions d’euros de la Banque européenne d’investissement, ce projet agro-industriel suscite de vives inquiétudes chez les populations locales.
Congo-Brazzaville: la vente de légumes locaux sur les marchés garantit la subsistance des communautés paysannes dont les terres sont ciblées par l’agro-industrie. B. MAIKEN/WIKIMEDIA/CC
Agro-industrie

En 2021, les énergies renouvelables étaient au cœur d’un accord de partenariat signé entre l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA) et la compagnie pétrolière et de gaz naturel liquéfié Eni. Cet engagement s’inscrivait dans une stratégie que l’entreprise poursuit depuis quelques années. En effet, Eni produit déjà des biocarburants à partir de sous-produits d’huile de palme controversés importés d’Indonésie et de Malaisie.

Dans ce domaine, l’entreprise affiche des objectifs de croissance ambitieux. Selon ses récentes prévisions, elle prévoit de porter sa capacité de bioraffinage de 1,65 million de tonnes par an à 5 millions de tonnes de biocarburants, et à plus de 2 millions de tonnes de carburants d’aviation durables d’ici 2030. Pour y parvenir, Eni lance un vaste programme de production de biocarburants à base d’huile végétale dans plusieurs pays d’Afrique, notamment au Kenya, au Mozambique, en Côte d’Ivoire et plus particulièrement en République du Congo.

Greenwashing et ciblage des terres paysannes

Eni, société italienne basée à Rome, est présente au Congo depuis 1968, d’abord sous le nom d’Agip Recherche. En 2021, Eni annonce vouloir récolter 200 000 tonnes de ricin au Congo sur 150 000 hectares de terres d’ici 2030. Un protocole d’accord est signé entre la compagnie italienne et le gouvernement congolais, scellant ainsi cette ambition. Selon les parties à l’accord, le projet générera 90 000 emplois et réduira les émissions de gaz à effets de serre. Dans la presse locale et internationale, le message est clair: Eni soutient la décarbonation énergétique des pays africains, Eni accélère la transition énergétique, Eni s’emploie désormais à produire des énergies renouvelables pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Tout prête à croire à une situation gagnant-gagnant, mais la réalité sur le terrain est tout autre.

A Mayama. Début 2023, dans le district de Mayama, un projet pilote de plantation de ricin sur des terres paysannes est annoncé par Eni Congo. Dans un premier temps, 1200 paysan·nes vulnérables suite à des décennies de résistance contre l’armée régulière sont séduit·es par les promesses de meilleurs revenus économiques, abandonnant alors leurs cultures traditionnelles au profit du ricin. En plus des effets de ce changement en termes d’identité culturelle, chaque paysan·ne doit s’acquitter de 10 000 francs CFA (18 dollars US) pour participer au projet. Mais sans appui technique d’Eni Congo depuis, ces paysan·nes plongent dans l’insécurité alimentaire.

Selon l’un des paysans rencontrés à Mayama souhaitant garder l’anonymat, «l’entreprise nous a rassuré que le paiement de 10 000 francs CFA constituait une première étape. Dans l’engouement pour le projet, nous avons chacun payé cette somme, avons constitué des groupements et commencé à préparer la terre. Mais depuis 2023, ni appui technique, ni semences de ricin distribuées comme promis. Nous pensons que c’était pour la société une manière de venir nous manipuler et nous mentir».

Dans un second temps, pour atteindre l’objectif de 150 000 ha, 100 ha de terres paysannes ont été ciblés à Mayama. De nouvelles promesses sont faites aux propriétaires terriens parmi les 1200 paysan·nes qui avaient rejoint le projet. Cette fois-ci, on leur a promis des revenus plus élevés en mettant en location leurs terres. «Nous avons échangé avec une responsable d’Eni Congo nous demandant de mettre à la disposition du projet 100 ha de terres à louer. Plusieurs sites ont été sélectionnés sans signer aucun accord écrit», explique un paysan propriétaire terrien et chef de communauté à Mayama. Coup de chance pour ces paysans, aucune semence de ricin n’a été plantée. De même, aucun contrat de bail n’a été signé avec la société.

Face à l’échec de ce projet pilote sur les terres des communautés de Mayama, Eni multiplie d’autres initiatives peu fructueuses, cette fois-ci avec des sociétés agricoles.

A Louvakou. En 2016, Agri Resources Congo, filiale d’Agri Resources Group (branche agricole de Monaco Resources Group) a signé un contrat de bail de longue durée avec des paysan·nes propriétaires terriens de Louvako portant sur 29 000 ha. Un bail qui aurait dû bénéficier aux communautés, mais qui a tourné en leur défaveur. Dès le démarrage du projet, des cultures ont été détruites avant la récolte, sans sommation ni possibilité pour les paysans de récupérer leurs plantations, selon des témoignages recueillis par l’agence de presse The Continent en mars 2024. Après des batailles judiciaires, Agri Ressources a été contrainte de débourser environ 24 000 dollars pour indemniser 57 agriculteurs.

Agri Ressources a ensuite été frappée par une crise financière suite à une action en justice intentée par un actionnaire pour des allégations de fraude rapportées dans la presse, ce qui a interrompu les paiements des loyers aux communautés agricoles paysannes. Martine Moussahou, dont la famille a loué des terres à Agri Ressources, a confirmé à The Continent que «[ses] loyers trimestriels [avaient] cessé de [lui] parvenir en raison d’une ‘crise financière’ au sein de l’entreprise».

Agri Ressources a ensuite utilisé 300 hectares – sur les 29 000 ha de terres paysannes privées couverts par le bail et sur lesquels les cultures avaient été détruites – pour tester un projet pilote de plantation de ricin avec Eni. Lors d’un entretien accordé à Transport & Environment [coalition européenne qui milite pour des transports zéro émission] et mené sur la plantation en juin 2023, Manuel Saunieme, responsable technique d’Agri Ressources, a déclaré que l’entreprise venait de «terminer un premier essai très réussi de cultures d’huile de ricin» et n’attendait que «le déblocage des fonds d’Eni pour commencer les plantations à partir d’octobre». Mais cinq mois plus tard, le chef comptable d’Agri Resources, Bon-Samaritain Biene-Biene, a déclaré que «le rendement de ce projet pilote [n’était] pas concluant, au vu des projections, pour justifier un semis sur une grande superficie au début de la saison des pluies de novembre».

A Loudima. La ferme agricole Tolona, créée par deux Espagnols et un Français, détient un contrat de bail de longue durée de 20 000 ha signé avec le gouvernement congolais pour la culture de maïs et des tomates. Un bail contesté par les communautés paysannes, qui reprochent au gouvernement d’avoir, par le biais du Ministère des affaires foncières, facilité l’accaparement de cette superficie importante. D’après les informations collectées par l’Organisation pour la protection de l’environnement et des droits humains (OPEDH) à Loudima en octobre 2025, un paysan propriétaire terrien a rapporté: «Nous possédons cette terre. Mais le gouvernement nous demande de remplir des formalités administratives pour faire reconnaitre nos terres, une démarche complexe et nécessitante des fonds importants. N’étant pas en possession d’un titre foncier, nos terres coutumières ont été cédées à la société Tolona. Dès lors, nous avons été coincés et sans force pour s’y opposer».

C’est sur ces terres qu’une plantation d’essai de ricin a été implantée en 2023. Un membre du personnel de Tolona rencontré par Transport & Environment a déclaré que «l’essai, sur une superficie de 800 hectares, a été un succès», sauf que «nous n’avons reçu aucune machine d’Eni Congo pour récolter les graines, donc tout s’est asséché dans l’herbe».

Eni en phase d’industrialisation

En 2025, la Banque européenne d’investissement accorde 500 millions d’euros à Eni pour la conversion de sa raffinerie de Livourne, en Italie. La même année, une usine d’extraction d’huile végétale utilisant le tournesol, le soja, le ricin et de nombreuses autres plantes, a été inaugurée à Loudima, en République du Congo. Selon le communiqué de presse d’Eni, l’huile végétale extraite dans cette usine sera destinée aux bioraffineries de sa filière Enilive, où elle sera transformée en biocarburant pour approvisionner les secteurs des transports européens.

Directeur des opérations de la division Global Natural Ressources d’Eni, Guido Brusco, affirme que «depuis février 2025, Eni Congo a déjà planté 15 000 hectares» et prévoyait d’atteindre 40 000 ha avant la fin de l’année 2025. L’ambition d’Eni d’atteindre les 150 000 ha demeure inchangée. La récente publication des actions de la compagnie corrobore son engagement à poursuivre son objectif de cultiver des matières premières pour les biocarburants en République du Congo sur des terres dégradées, identifiées en coordination avec les autorités locales.

Au vu des allégations qui entourent les entreprises associées à Eni et des inquiétudes concernant les investissements de cette dernière dans les sables bitumineux et les palmiers à huile au Congo, les communautés paysannes locales adressent un message aux potentiels actionnaires d’Eni, par l’intermédiaire de l’OPEDH: «Ce sont des terres ancestrales et paysannes. Il s’agit de leurs pâturages, de leur patrie, de leur souveraineté alimentaire. Eni doit mettre un terme à son projet trompeur et à sa politique agricole expansionniste sur les terres paysannes. Le Congo n’est pas un terrain d’essai extractif. Les terres paysannes ne seront pas louées au prix de contrats informels.»

Au-delà du Congo, d’autres initiatives en lien avec les biocarburants sont en cours dans plusieurs pays d’Afrique (lire ci-dessous).

L’offensive biocarburants d’Eni en Afrique

Face à une demande mondiale en biocarburants – qui devrait croitre de 23% d’ici 2028 pour atteindre 200 milliards de litres, selon l’Agence internationale de l’énergie –, Eni intensifie ses investissements en Afrique, ce qui s’est traduit par la signature de plusieurs protocoles d’accord. Notamment, un accord a été signé avec la Bioenergy Association for Sustainable Development (une association égyptienne) afin de réaliser une étude de faisabilité en vue de la construction d’unités de production de biogaz à partir de déchets agricoles et animaux, dans le cadre de la production d’énergies renouvelables. En 2024, la Société financière internationale (SFI, branche de la Banque mondiale dédiée au secteur privé) et le Fonds italien pour le climat ont annoncé un investissement de 210 millions de dollars dans la filiale kényane d’Eni afin de développer la production et la transformation de biocarburants grâce à 200 000 petits producteurs et productrices kényan·es d’oléagineux. En plus du Kenya, l’entreprise, à travers sa filiale Eni Natural Energies (ENE), a signé en 2025 un protocole d’accord avec le Ministère de l’agriculture de Côte d’Ivoire visant à stimuler la production de caoutchouc (hévéa) et l’introduction de cultures oléagineuses sur des terres paysannes dites «dégradées». Bien que cette liste ne soit pas exhaustive, la société opère également au Mozambique via un accord de coopération avec le Ministère de l’agriculture mozambicain, axé sur l’exploitation d’oléagineux et la production d’huile végétale comme matière première agricole pour la production de biocarburants. GRAIN/OPEDH

Ce texte est issu d’une enquête de terrain publiée par l’organisation internationale GRAIN, qui soutient la lutte pour la souveraineté alimentaire, en collaboration avec l’ONG congolaise OPEDH.

L’article complet (avec notes), intitulé «Eni et la production de biocarburants au Congo», est disponible sur www.grain.org