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Usages et dérives de l’expertise

Dans son dossier «Expertiser le réel», Pages de gauche tente de redéfinir la place de l’expert en démocratie. La revue y expose, entre autres, les dérives néolibérales du recours à l’expertise. Les deux textes sélectionnés ici portent sur le retour forcé du nucléaire au mépris du vote populaire et sur les mandats externes opaques du DDPS.
La centrale de Beznau: symbole du retour forcé de l’atome en Suisse face aux choix populaires. KEYSTONE
Suisse

Transition énergétique, qui décide? Le peuple suisse a approuvé en 2017 la Stratégie énergétique 2050, qui interdit la construction de nouvelles centrales nucléaires. Pourtant depuis 2024, la Confédération fait tout pour revenir sur cette décision prise il y a moins de dix ans.

La prolongation de la durée de vie de la centrale nucléaire de Beznau est déjà actée. Pour aller encore plus loin, le contre-projet à l’initiative «Stop au blackout» vise à lever l’interdiction de construire de nouvelles centrales, sous prétexte de sécurité énergétique et d’un contexte changeant. Le rétropédalage sur la votation de 2017 nous met face à une question piège: le peuple a-t-il les qualifications pour prendre des décisions liées à la transition énergétique?

La technique comme solution

Le cas suisse est loin d’être le premier: sur l’énergie, le politique se cache volontiers derrière les expert·es. C’est ce qu’a illustré le débat à propos du rapport AR6 du GIEC (2022), traitant des options envisageables pour diminuer les émissions mondiales de dioxyde de carbone. Après sa parution, des voix se sont élevées, critiquant la préférence pour des solutions telles que le déploiement d’énergies renouvelables ou la capture de CO2, plutôt que la mise en avant d’une forme de décroissance.

Dans In tech we trust: A history of technophilia in the Intergovernmental Panel on Climate Change’s (IPCC) climate mitigation expertise (2025), Jean-Baptiste Fressoz explique notamment ces préférences par la structure du champ scientifique porté sur l’innovation, et par sa dépendance vis-à-vis du financement industriel. La stratégie climatique du Conseil fédéral mise d’ailleurs sur des «technologies d’émission négative» encore peu éprouvées et sur l’achat massif de compensations carbone à l’étranger, ce que les ONG climatiques dénoncent comme un moyen de différer la décarbonation domestique. Le GIEC lui-même ne tranche pas, expliquant seulement que 40 à 70% de réduction des émissions de CO2 seraient possibles en agissant sur la sobriété.

L’illusion du débat

Que Fressoz et le GIEC penchent pour la sobriété ou pour les solutions technologiques, ils restent entre expert·es à se disputer la bonne réponse. Ce débat d’ingénieur·es ne pose pourtant pas la question principale: qui a le pouvoir de trancher? Dans Le Système technicien (1977), Jacques Ellul décrit le monde politique comme échappant à la démocratie en raison de la centralité des expert·es qui prémâchent l’ensemble du débat grâce à des dossiers qui conduiraient mécaniquement à des décisions «nécessaires». Ellul y voit le règne d’une technique devenue autonome. La technique sert d’excuse afin de retirer au peuple le pouvoir de décider.

Déplacer la question

Que la technique masque un rapport de pouvoir n’a rien de nouveau. Andreas Malm le montre dans The Origins of Fossil Capital (2013): le choix énergétique est d’abord un rapport de classes, et l’expertise n’est jamais neutre. Au XIXe siècle, l’eau était plus abondante, plus efficace et moins chère que la vapeur. Pourtant cette dernière a tout de même été implémentée par les industriels de l’époque. Selon Malm, le choix de la vapeur venait de la meilleure flexibilité et du plus grand contrôle sur les travailleur·euses par l’implantation en ville, proche de la main-d’œuvre nombreuse et prête à travailler. Elle formait une énergie affranchie des saisons et des rythmes naturels. Les ingénieurs de l’époque ont contribué à ce point de bascule bénéficiant au patronat: l’expertise est donc au service de la propriété.

Cependant, le prisme du rapport de classes seul ne nous permet pas de trancher sur la question actuelle de l’énergie: la gauche elle-même ne s’accorde pas sur ce point. Matthew T. Huber (Climate Change as Class War, 2022) reproche à la décroissance d’être une «austérité verte», impopulaire auprès des classes populaires et pousse donc pour une nationalisation de l’énergie, quitte à assumer jusqu’au nucléaire public. A l’inverse, Malm défend la réduction des flux d’énergie et de matière dans le Nord. La simple lecture de classe ne suffit pas à dégager un consensus.

Le pouvoir au peuple

La réponse ne sera pas un franc «tout technologique», ni «sobriété avant tout». Ce choix, aujourd’hui tranché par les expert·es, devrait l’être autrement. Comme le notait déjà Fressoz, tant que les industries auront le contrôle sur le financement des savoirs techniques, ceux-ci seront continuellement biaisés. La solution pourrait bien se trouver dans la maîtrise publique de l’énergie, seule à même de rendre ce choix démocratiquement débattable. Le réseau syndical international TUED dans Mapping a Public Pathway for Europe’s Energy Transition (2024) recommande lui aussi une gestion publique des ressources énergétiques européennes pour répondre à ce problème. En politique, l’expert·e éclaire, le peuple décide.

Pour ce qui est du nucléaire suisse, si le Conseil fédéral revient en arrière sur les centrales en défendant qu’aucune autre option n’est envisageable pour assurer l’approvisionnement énergétique, la démocratie aura encore été usurpée par l’expertise.

Les scandaleux mandats externes du DDPS

L’externalisation est souvent présentée comme un gage d’efficacité et d’objectivité. Le cas du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS) invite à questionner cette certitude: entre scandales non résolus, expertises erronées et opacité croissante, la dépendance au conseil privé révèle surtout une crise de gouvernance.

Depuis les années 1980, le New Public Management a profondément transformé l’Etat en y introduisant des méthodes issues du secteur privé. Performance, externalisation, recours à l’expertise privée: autant de préceptes qui ont propulsé les cabinets de conseil au cœur des réformes administratives. La Suisse n’y échappe pas. Un postulat de 2025 du conseiller national centriste Thomas Rechsteiner révélait que la Confédération dépense en moyenne 673 millions de francs par an pour des mandats externalisés. Le DDPS illustre bien cette tendance. Pris dans une série de scandales et de retards sur ses projets majeurs, il a choisi de répondre à ses difficultés par une externalisation accrue de sa gestion. Ce choix soulève des questions fondamentales: à qui profite cette dépendance croissante au conseil privé? Quelles en sont les conséquences sur l’indépendance et la responsabilité de l’administration?

De scandale en scandale

Ces dernières années, le DDPS a enchaîné les difficultés. Scandales à répétition autour de l’acquisition des F-35, groupe Ruag empêtré dans une affaire de fraude, retards dans les remplacements des radars… la liste est longue.

Face à ces difficultés, le département, alors dirigé par Viola Amherd, a régulièrement eu recours à des mandats externes. Il a ainsi confié d’importants mandats au cabinet d’avocats zurichois Homburger, à qui il a versé 2,5 millions de francs entre 2021 et 2025. Or, cette collaboration soulève de sérieux doutes sur son utilité réelle. En effet, c’est notamment au cabinet Homburger que le DDPS avait confié, en 2021, la validation juridique du choix des avions de combat F-35A, pour un montant de 550 000 francs. Ces expertises confirmaient que le prix d’achat était fixe, une certitude qui s’est révélée fausse. Face aux surcoûts et aux retards, le Conseil fédéral a finalement dû réduire la commande suisse de 36 à 30 appareils.

Externaliser pour mieux se déresponsabiliser

Loin d’en tirer une leçon, Martin Pfister a fait entrer le niveau d’externalisation dans une nouvelle dimension dès sa prise de fonction. Ainsi, le conseiller fédéral du Centre a décidé d’externaliser entièrement la gestion de la qualité et des risques pour les 17 projets majeurs du DDPS, dont les F-35A, le système de défense aérienne Bodluv et la numérisation militaire. Les nouveaux contrats-cadres prévoient quelques heures par an de mandats externes sur douze ans, pour un montant que le DDPS refuse de communiquer. L’argument avancé est celui de l’indépendance: des expert·es externes garantiraient un regard objectif sur des projets complexes.

Pourtant, cette prétendue neutralité masque aussi un mécanisme politique bien connu qui dissimule des enjeux de responsabilité. Faire appel à des consultant·es permet aussi à l’administration de se déresponsabiliser en cas d’échec, une stratégie que la littérature académique désigne sous le terme de blame avoidance. Si les cabinets externes ont validé les contrats, si les cabinets externes ont géré les risques, qui est responsable quand les projets déraillent? L’affaire Homburger le montre cruellement: le DDPS s’est d’abord abrité derrière des expertises juridiques pour convaincre la population (prix fixe d’acquisition) puis a pu répercuter la responsabilité sur le mandataire externe lorsque celles-ci se sont avérées fausses.

Austérité et externalisation: le grand paradoxe

La décision d’externaliser davantage intervient dans un contexte paradoxal. Alors que la Confédération engage des mesures d’austérité et cherche à réduire ses dépenses, le DDPS accroît simultanément son recours à des prestataires privés dont les tarifs sont généralement bien supérieurs aux coûts d’une gestion interne.

Cette contradiction illustre une tension structurelle du New Public Management: en cherchant à réduire les coûts par la mise en concurrence et l’externalisation, l’Etat génère souvent des dépenses supplémentaires, notamment en frais de coordination, en perte d’expertise interne et en coûts de transaction avec les prestataires privés. Le cas du DDPS en est une illustration saisissante: les consultant·es censé·es résoudre les problèmes ont parfois contribué à les aggraver, à des prix prohibitifs.

En 2025, investigativ.ch a décerné au DDPS son «Sabot d’or», une récompense satirique annuelle qui épingle les responsables des plus grandes obstructions à l’information. Le motif: avoir mandaté des juristes externes – via Homburger – pour s’opposer aux demandes d’accès à l’information formulées par des médias en vertu de la loi sur la transparence.

Au-delà de l’anecdote, ce geste révèle une dérive profonde. L’argent public a été utilisé non pas pour améliorer le fonctionnement du département, ni pour mieux gérer ses projets, mais pour empêcher les citoyen·nes et les journalistes d’exercer leur droit légitime de regard sur l’action de l’Etat. L’externalisation ne sert plus ici à combler un manque de compétences, mais à ériger un rempart juridique contre le contrôle démocratique. Un symbole saisissant des dérives d’un Etat qui, à force de déléguer, finit par externaliser aussi sa propre transparence.

Aline Bressoud,

Pages de Gauche no 200.

Pages de Gauche no 200, Eté 2026, pagesdegauche.ch