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ODD et société civile en trompe-l’œil

Loin d’être un cadre «neutre», les Objectifs de développement durable (ODD) agissent comme une feuille de route utilitaire visant la neutralisation politique. L’économiste et militant Murad Akincilar montre comment l’ordre néolibéral et l’illusion du consensus étouffent la société civile comme force de rupture, pour la réduire en simple prestataire de services.
Murad Akincilar: «Sans rapport de force, il est impossible d’imposer un changement de cap.» Cortège de la coalition No G7 à Genève, 14 juin 2026. KEYSTONE
Analyse

Les Objectifs de développement durable (ODD) s’inscrivent dans le prolongement de décennies de mobilisations sociales, notamment autour des enjeux sociaux et environnementaux. Face à la pression croissante de mouvements sociaux dénonçant les limites du modèle de développement dominant, les ODD ont été adoptés (2015) comme une réponse politique et «normative», visant à encadrer ces revendications dans un cadre consensuel et mesurable.

A noter que, bien que le contenu des ODD soit louable, ils ne remettent pas en cause le système économique dominant. Pire, ils misent sur le secteur privé (il faut lire les sociétés transnationales) pour leur mise en œuvre. De plus, il n’existe aucun mécanisme formel de sanction pour leur non-respect, étant donné qu’il s’agit de normes purement «volontaires». D’ailleurs, le Secrétaire général de l’ONU lui-même a, à de multiples reprises, tiré la sonnette d’alarme: les ODD ne seront pas atteints à leur terme, en 20301>Voir entre autres «The Sustainable Development Goals Report 2024», unstats.un.org/sdgs/report/2024/The-Sustainable-Development-Goals-Report-2024.pdf.

Pourtant, depuis leur adoption, les ODD ont été accueillis bien souvent avec enthousiasme et sans aucune critique par les organisations dominantes de la société civile (OSC). Cet article vise donc à répondre à une question fondamentale: pourquoi les organisations concernées ont-elles adopté la rhétorique des ODD?

Cet engouement ne relève toutefois pas d’un idéalisme naïf, mais découle de forces structurelles, historiques et idéologiques profondes qui ont façonné à la fois la gouvernance mondiale et l’identité même de la société civile au cours des dernières décennies. Loin de représenter un cadre neutre ou universellement bénéfique, les ODD sont nés au sein d’un ordre politique et économique dominant bien précis, basé sur le pouvoir des sociétés transnationales et la logique des solutions fondées sur «le marché libre». Les OSC dominantes, intégrées à cette architecture, ont trouvé à la fois rationnel et nécessaire d’adopter le langage des ODD parce qu’il garantit l’accès, la légitimité et les ressources au sein d’un système qui récompense la conformité plutôt que la confrontation.

L’emprise de la rationalité néolibérale

L’une des principales raisons de cet alignement réside dans la transformation même de la société civile. Au cours des quarante dernières années, en particulier depuis l’essor de l’ordre néolibéral dans les années 1980, les OSC ont connu un processus marqué de professionnalisation, d’institutionnalisation et de bureaucratisation. Ce qui était autrefois souvent des mouvements ancrés localement, politiquement engagés, s’est transformé, dans de nombreux cas, en organisations axées sur la prestation de services.

Ce virage a coïncidé avec le retrait de l’Etat de ses fonctions sociales et l’essor de la philanthropie privée, ainsi que des partenariats public-privé comme modes dominants de financement de la coopération au développement. Dans cet écosystème, les ODD ont offert un vocabulaire universel commode: un cadre commun permettant aux OSC de démontrer leur pertinence, de sécuriser des financements et de conserver un accès aux espaces multilatéraux. Résister ou critiquer les ODD aurait non seulement risqué de provoquer leur marginalisation, mais aussi menacé leur survie organisationnelle dans un paysage concurrentiel où l’alignement sur les agendas dominants est le prix de la participation.

Les fondements épistémologiques de la pensée dominante en matière de développement ont longtemps été imprégnés d’une forme particulière de rationalité économique: celle qui privilégie la place du secteur privé et les solutions techniques. Ainsi, les politiques publiques doivent être compatibles avec le marché, au détriment des services publics et de la politique redistributive. Les ODD, avec leur accent mis sur la «croissance inclusive», les «partenariats public-privé» et le slogan «ne laisser personne de côté», s’inscrivent parfaitement dans cette vision du monde. Ils dépolitisent la pauvreté en la reformulant comme un problème d’inclusion plutôt qu’un produit de l’exploitation.

De plus, ils présentent les inégalités comme naturelles et/ou des écarts à combler par l’innovation et l’efficacité économique, et non comme le résultat de relations de pouvoir historiques ou contemporaines, façonnées par le colonialisme et le capitalisme. Pour les OSC qui ont intériorisé ce narratif, les ODD apparaissent non pas comme un projet politique, mais comme une feuille de route pragmatique: un ensemble de cibles pouvant être opérationnalisées à travers des interventions fondées sur des données probantes, des «coups de pouce comportementaux» et des programmes de renforcement des capacités. En ce sens, l’adoption des ODD reflète non seulement un calcul stratégique, mais aussi une forme plus profonde de capture cognitive par une logique qui assimile le développement à l’intégration au marché.

Cette dépolitisation est également stratégique d’un autre point de vue: elle neutralise la dissidence. Le cadre des ODD, de par sa conception-même, absorbe et reformule les revendications radicales à l’intérieur de sa propre logique. Les appels à la restitution des terres accaparées, à l’annulation de la dette extérieure ou aux réparations pour les injustices historiques sont rendus invisibles ou requalifiés en «gestion durable des terres», en «inclusion financière» ou en «partenariats pour le développement». Le résultat est une forme d’encerclement discursif dans lequel la critique est canalisée dans le dialogue technique, et la transformation réduite à un ajustement progressif.

Dans ce contexte, il serait erroné de considérer la société civile organisée comme un bloc homogène orienté vers l’émancipation des peuples. Une part significative du champ est aujourd’hui captée par des ONG professionnalisées, étroitement articulées aux intérêts des bailleurs, des fondations privées et des acteurs économiques dominants, et qui se sont durablement accommodées aux logiques capitalistes existantes. Les OSC dominantes, nombreuses à s’être éloignées de positions dites «politiques», trouvent cet espace confortable, voire productif, car il leur permet d’affirmer une autorité morale sans remettre en cause le pouvoir. Les accords et compromis qu’elles contribuent à produire s’inscrivent ainsi pleinement dans le cadre des Etats capitalistes et de la gouvernance internationale inéquitable; ce qui rend illusoire toute attente de solutions susceptibles d’aller à l’encontre de ces logiques structurelles. Elles deviennent ainsi participantes à un rituel mondial de consensus, confondant le rôle de figurant à la table des négociations avec une réelle influence sur les décisions.

Vers une société civile décoloniale et indépendante

Pourtant, cet accommodement a un prix considérable. Alors que les crises mondiales s’aggravent (effondrement écologique, montée de l’autoritarisme et autres mouvements réactionnaires, inégalités croissantes et résurgence du nationalisme militariste), le système multilatéral, qui offrait jadis un cadre commun, s’effondre sous le poids de la mainmise des sociétés transnationales et des interventions impérialistes. Dans ce contexte, l’incapacité de cette société civile à construire un rapport de force et une résistance cohérente, unifiée et politiquement ancrée, n’est pas accidentelle, mais systémique.

Fragmentées (thématiquement et sectoriellement), dépendantes de financements des élites et déconnectées des mouvements de base du Sud global, les OSC ont perdu la capacité d’articuler une vision de la justice qui dépasse les limites de l’ordre existant. Leur adhésion aux ODD fonctionne de facto comme une forme de complicité: elle légitime un système qui met le profit au-dessus des êtres humains/vivants et la croissance au-dessus des limites planétaires. Sans rapport de force, il est impossible d’imposer un changement de cap.

La voie à suivre exige bien plus qu’un simple réajustement des indicateurs des ODD ou un appel à leur «meilleure mise en œuvre». Elle exige une reconfiguration radicale du rôle de la société civile, non plus comme prestataire de services ou conseillère politique, mais comme force de changement systémique ancrée dans la solidarité, la responsabilité historique et la justice sociale. Cela signifie sortir des cadres sectoriels et «monothématiques», rejeter les partenariats avec le secteur privé qui compromettent l’autonomie, et porter les voix de celles et ceux qui subissent le plus les inégalités mondiales. Cela implique aussi de reconnaître que les droits humains ne sont pas des abstractions neutres, mais des revendications profondément politiques qui remettent en cause les hiérarchies de classe, de genre et raciales. Ce n’est qu’en politisant la lutte pour la justice – en refusant le confort du consensus néolibéral – que la société civile pourra retrouver son potentiel émancipateur.

Dans un monde à la dérive, la compassion sans confrontation équivaut à la complicité. Les ODD peuvent offrir un langage d’espoir, mais un espoir sans critique structurelle n’est qu’un mirage. Le véritable changement ne viendra pas de l’alignement sur un système à la dérive, mais de la construction, depuis la base, d’un mouvement internationaliste qui ose imaginer et se battre pour un monde débarrassé de l’exploitation et de la domination.

DES MILITANT·ES RÉPRIMÉ·ES

Dans son rapport à l’ONU, Mary Lawlor, Rapporteuse spéciale sur les défenseurs des droits de l’homme2>Rapport A/79/123, juillet 2024, ONU, docs.un.org/fr/A/79/123, souligne que le peu de progrès des ODD (15%)3>The SDGs Report 2024, ONU, tinyurl.com/54yrw2vw dépend souvent du travail des défenseurs des droits humains. Or, ceux-ci font face à la répression, à la violence et à des obstacles juridiques. Elle déplore qu’en raison des mesures législatives restrictives des Etats, «le droit de défendre les droits» est compromis.

Ces lacunes révèlent les faiblesses structurelles des ODD. Volontaires et non contraignants, ils ne créent aucune obligation légale pour les Etats. Les gouvernements peuvent ainsi ignorer leurs engagements d’inclusion ou d’accès à l’information sans encourir de sanctions. Face à la répression, la participation devient sélective ou limitée aux «parties prenantes» jugées acceptables, excluant les voix critiques.

Malgré leur rôle essentiel (dénoncer la corruption, exiger l’égalité), ces défenseurs ne sont ni reconnus ni protégés. La rapporteuse dénonce la criminalisation de la contestation environnementale non violente en Europe et les obstacles dressés à la participation citoyenne jusque dans les COP de l’ONU. En traitant la participation comme une option facultative plutôt que comme un droit non négociable, les ODD sont vulnérables à la récupération, à l’inefficacité et aux reculs. C’est pourquoi elle demande aux États de ne pas «poursuivre pénalement les défenseurs pour leurs activités pacifiques», d’«abroger les lois restrictives» et d’exiger «le consentement préalable, libre et éclairé» des populations. MA, LS n° 7.

Texte condensé et adapté par la rédaction (révisé par IA).

Notes[+]

Murad Akincilar est économiste, chercheur et syndicaliste.

Article paru sous le titre «Les objectifs de développement durable et la société civile» dans la revue du Centre Europe-tiers monde (CETIM) Lendemains solidaires (LS), no 7, janvier 2026 (lendemainssolidaires.org).