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Inde: comment la Gen Z a défié Modi

Après six semaines d’une mobilisation historique menée par la génération Z et le mouvement des «Cafards» (Cockroach Janta Party – CJP), la jeunesse indienne a fait plier le gouvernement de Narendra Modi en obtenant la démission du ministre de l’Education. Cette victoire inédite ouvre-t-elle la voie à une véritable convergence des luttes sociales en Inde?
basée en Suisse*
Des milliers d’étudiant·es sont rassemblé·es sur l’esplanade de Jantar Mantar, à New Delhi, le 22 juillet 2026, pour dénoncer la précarité et la corruption du système, trois jours avant d’obtenir la démission du ministre de l’Education. DR
Analyse

Depuis six semaines, l’Inde connaît l’un des plus vastes mouvements de contestation portés par la jeunesse depuis des années, mettant à rude épreuve le gouvernement de Narendra Modi, premier ministre depuis 2014 et dirigeant du parti nationaliste hindou BJP. Etudiant·es, professionnel·les et familles entières ont manifesté et organisé un sit-in continu sur l’esplanade Jantar Mantar à New Delhi, un lieu de rassemblement historique situé à quelques minutes du Parlement. Depuis la capitale, les manifestations se sont étendues à Mumbai, Bangalore et Calcutta1> www.giga-hamburg.de/en/press/indias-cockroach-movement-youth-protests-calling-for-accountability, puis à des dizaines d’autres villes, malgré les gaz lacrymogènes, les matraques et les pistolets à balles de caoutchouc.

La crise a éclaté en mai, lorsque le concours national d’entrée en médecine (NEET-UG) a sombré dans le chaos après des allégations de fuite de sujets d’examens. Le scandale a entraîné l’annulation des résultats pour près de 2,3 millions de candidat·es en compétition pour 130 000 places environ, poussant au moins onze étudiant·es au suicide2> Hindustan Times, 18.06.2026.. Le même mois, le président de la Cour suprême indienne (Chief Justice) avait comparé les jeunes sans emploi à des «cafards», une formule vite devenue virale.

Né d’une page Instagram satirique construite autour de cette insulte, le Cockroach Janta Party (CJP) s’est structuré en véritable mouvement en quelques semaines, dépassant le nombre d’abonné·es du BJP en seulement quatre jours3> Tribune India, 21.05.2026.. La grève de la faim de 26 jours4> Associated Press, 24.07.2026. menée par l’ingénieur et écologiste ladakhi Sonam Wangchuk à Jantar Mantar a donné à la mobilisation son premier visage public. Syndicats étudiants et enseignants ont rejoint le mouvement, qui a reçu le soutien de la quasi totalité de l’opposition. Le 25 juillet, la victoire du CJP a été marquée par la démission du ministre de l’Education Dharmendra Pradhan. Il s’agit du deuxième ministre à céder sous la pression de l’opinion depuis l’arrivée au pouvoir de Modi.

Le budget 2026-27 du Ministère de l’éducation, qui s’élève à 1390 milliards de roupies (environ 11,8 milliards de francs), reste inférieur de près de deux points aux 6% du PIB recommandés par les instances nationales. En revanche, au cours de la dernière décennie, les banques indiennes ont effacé plus de 16 000 milliards de roupies de créances douteuses5> Business Standard, 17.03.2025. (136 milliards de francs), en grande partie liées à de puissants conglomérats privés. Un traitement de faveur que les étudiant·es et l’opposition dénoncent régulièrement. Si l’Inde compte plus de 900 universités et des dizaines de milliers d’établissements, le système souffre d’un manque chronique d’enseignants et d’un décalage profond entre les formations et les besoins du marché, poussant les jeunes à enchaîner les concours pour des emplois de plus en plus rares.

Au cœur de la contestation, le paradoxe d’une économie indienne affichant une croissance florissante, mais incapable d’offrir un avenir à une grande partie de sa jeunesse. Bien que l’Inde ait progressé de 79 places dans le classement Doing Business de la Banque mondiale entre 2014 et 2020 (passant du 142e au 63e rang)6> www.investindia.gov.in/blogs/business-friendly-reforms-indias-path-prosperity, le chômage des jeunes a continué d’augmenter. Aujourd’hui, moins de 7% des jeunes hommes diplômés obtiennent un emploi salarié permanent dans l’année suivant la fin de leurs études7> www.dhyeyaias.com/current-affairs/daily-pre-pare/view/state-of-working-india-2026-unemployment-report. Faute de débouchés, une grande partie des actifs se rabat sur le secteur informel, précaire et dépourvu de protection sociale.

Nombre de jeunes Indien·nes passent des années à préparer des concours ultra sélectifs censés leur ouvrir la voie à un emploi stable. Leurs familles dépensent des sommes considérables en cours de soutien et formations privées, s’endettant souvent lourdement. Or l’opposition a recensé plus de 152 fuites d’examens en dix ans. Face à ces fraudes répétées, les étudiant·es n’ont quasiment aucun recours. Leurs perspectives d’avenir s’effondrent, laissant leurs proches ruinés.

A mesure que la mobilisation prenait de l’ampleur, la réponse de l’Etat s’est durcie. Le 20 juillet, des unités antiémeutes ont violemment chargé des cortèges convergeant vers le Parlement, tandis que les autorités fermaient des stations de métro et coupaient l’internet mobile dans plusieurs quartiers de Delhi. Les vidéos de charges à la matraque ont inondé les réseaux sociaux en quelques heures. Mais plutôt que laisser simplement ces images susciter l’indignation, les manifestant·es les ont retournées par l’humour. Des courses-poursuites avec la police ont été remontées à la manière du jeu vidéo Subway Surfers; d’autres ont ironisé sur leurs performances Strava (l’application GPS qui mesure les records de course à pied) pendant les charges policières, ou publié des vidéos «fit check» pour évaluer le style de leurs tenues juste avant de foncer dans les gaz lacrymogènes8> Al Jazeera, 25.07.2026.. Ce basculement vers le contenu viral a permis, selon organisateurs et chercheurs, de maintenir le moral des troupes et de désamorcer la peur9> BBC News, 23.07.2026..

Face à cela, des sources policières ont évoqué l’annulation des passeports de toute personne impliquée dans des heurts – une menace d’une gravité inhabituelle pour une contestation interne. Sur le terrain, la police de Delhi a déployé un arsenal de surveillance assistée par intelligence artificielle10> Brut, 27.07.2026.: caméras de reconnaissance faciale, lunettes connectées Meta et véhicules de contrôle mobile, suscitant de vives inquiétudes chez les manifestant·es quant à ce profilage.

Un paysage médiatique polarisé

Ce qui rend cette contestation remarquable n’est pas seulement son issue, mais l’audace de la parole libérée. Sous l’ère Modi, exprimer un désaccord expose à de réels dangers: l’Inde stagne au 157e rang mondial de la liberté de presse (sur 180 pays)11> The Wire, 30.04.2026. et toute dissidence y est régulièrement qualifiée d’«antinationale».

Les chaînes télévisées détenues par de grands groupes ont renforcé ce climat de peur. Leurs détracteurs les surnomment les «Godi media» (les médias du giron) pour leur docilité envers le pouvoir. Une étude universitaire a montré que lors des grandes manifestations de 2020 contre la loi sur la citoyenneté, ces réseaux avaient systématiquement dépeint les contestataires comme des émeutiers. Le premier rassemblement du CJP, en juin dernier, a lui aussi été qualifié d’«antinational» à l’antenne12> Al Jazeera, 23.07.2026..

En face, une résistance médiatique s’est organisée. Des médias indépendants comme The Wire, Scroll et Newslaundry, le site de fact-checking Alt News, et des figures phares du journalisme comme Ravish Kumar – passé de la télévision à la création de sa propre chaîne YouTube – incarnent ce contre-pouvoir. Les manifestant·es eux-mêmes court-circuitent la censure en produisant leurs propres vidéos et mèmes, diffusés rapidement sur X et Instagram.

Cette liberté numérique reste toutefois fragile. En 2024, le projet de loi sur les services de radiodiffusion avait suscité une vive opposition pour les risques qu’il faisait peser sur la presse en ligne. Présenté sous la bannière de la «facilitation des affaires», il menaçait de soumettre les créateurs en ligne et les journalistes indépendants à une stricte réglementation étatique, impliquant la création de comités d’évaluation gouvernementaux et de bureaux de gestion des plaintes13> www.jurist.org/news/2023/11/india-government-introduces-draft-bill-to-regulate-broadcasting-and-digital-media. Retiré face au tollé général, on ignore s’il sera réintroduit sous une autre forme.

Dans ce contexte, voir des étudiants cibler ouvertement le Premier ministre et ridiculiser des figures d’autorité sur leurs pancartes et réseaux sociaux a provoqué une véritable onde de choc. Une contestation aussi frontale est inédite en Inde depuis près d’une décennie. Cette libération de la parole pourrait s’avérer plus difficile à inverser pour le pouvoir qu’une simple démission ministérielle.

Au-delà de l’avant-garde étudiante, une solidarité populaire spontanée s’est exprimée de multiples façons. Jantar Mantar est devenue une immense cuisine à ciel ouvert: des bénévoles sikhs y ont organisé un repas communautaire distribué en continu14> Tribune India, 24.07.2026., tandis que des employé·es, des vendeur·euses de rue et des retraité·es livraient nourriture, eau et produits de première nécessité15> US News, 22.07.2026., en dehors de toute logistique officielle du CJP.

La démission du ministre, et après?

Pendant des semaines, le gouvernement est resté sur la défensive. Dharmendra Pradhan excluait de démissionner, tandis que le pouvoir tentait de présenter le CJP comme un mouvement purement politique. Au plus fort de la crise, Narendra Modi a tenté de reprendre la main en diffusant à minuit un selfie vidéo16> Financial Times, 23.07.2026.. Il y annonçait la création de tribunaux d’exception et un durcissement des sanctions contre les fuites d’examens, sans répondre à la revendication centrale: le départ de son ministre et la mise en cause de la responsabilité de l’Etat.

Le 25 juillet, alors que la police tirait des gaz lacrymogènes pour disperser la foule à Jantar Mantar, Pradhan a finalement publié sa lettre de démission sur X17> Al Jazeera, 25.07.2026.. Dans sa missive adressée à Narendra Modi, invoquant la nécessité d’empêcher «des forces antinationales de tirer profit» de la situation. En douze ans de pouvoir, le gouvernement Modi avait pourtant surmonté des vagues de contestation majeures. Notamment la mobilisation de 2020-2021 contre les lois agricoles – qui avait duré treize mois – au cours de laquelle aucun ministre n’avait été poussé à la démission malgré la pression de la rue. La capitulation de Pradhan face à la jeunesse marque ainsi une rupture historique.

Le sit-in permanent de Jantar Mantar a pris fin, mais manifestations et rassemblements se poursuivent dans les villes. Les réseaux de solidarité tissés durant ces six semaines de crise demeurent intacts: des agriculteurs du Samyukta Kisan Morch, la coalition à l’origine de la fronde paysanne de 2020-2021, sont venus à Jantar Mantar dire à la jeunesse que «les luttes des étudiants et des jeunes sont celles des agriculteurs». Un lien stratégique que les organisations étudiantes entendent maintenir.

Les griefs liés au scandale des examens s’inscrivent désormais dans un climat de pression économique plus large. La hausse des prix des carburants et du coût de la vie, aggravée par les répercussions de la guerre en Iran, semblent pousser différentes composantes de la société autour de revendications communes, qui dépassent les clivages traditionnels religieux, linguistiques ou fondés sur le système de castes.

Longtemps qualifiée d’apathique et d’apolitique, la génération Z indienne vient de réaliser une démonstration de force. Elle a contraint un gouvernement réputé pour sa posture doctrinaire intransigeante à céder et à l’écouter.

Notes[+]

* Nom connu de la rédaction.