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«Ils n’ont rien à faire ici» – dans leur propre pays non plus

EST-CE BIEN RAISONNABLE?

Lorsqu’ils ont réussi à sauver leur peau dans le désert, échapper à la noyade en mer, à la brutalité des réseaux mafieux et des milices armées, des milliers de jeunes gens, originaires du continent africain, échouent en Europe – où les attendent d’autres galères. Ils débarquent dans des pays qui peinent à leur accorder un statut digne de ce nom, des villes qui n’ont rien à leur offrir. D’autres encore sont récupérés par des réseaux mafieux et enrôlés comme esclaves dans les immenses plantations du sud de l’Italie ou de l’Espagne, d’où partent les fruits et légumes consommés dans toute l’Europe.

On les croise en Suisse et partout en Europe, dans les centres-villes, aux abords des gares, en train de se livrer à toutes sortes de petits trafics, drogue compris, ou faisant des petits boulots de survie, entassés dans des appartements plus ou moins salubres. Les populations locales sont résignées, parfois exaspérées, voire révoltées, comme c’est le cas actuellement à Lausanne, depuis que le cinéaste Fernand Melgar a crié haut et fort son ras-le-bol de croiser chaque jour des dizaines de dealers dans son quartier.1«Lausanne s’enflamme sur le deal», Le Courrier du 30 mai 2018. Les autorités locales tentent de juguler le phénomène, se sentent impuissantes face au raz-de-marée.

Ces jeunes n’ont guère de chance de se faire une place au soleil européen. Le drame, c’est qu’il n’y a pas non plus de place pour eux dans leur propre pays. Dans un contexte où les systèmes scolaires et de formation sont à la dérive, le marché de l’emploi sinistré, ils se retrouvent le plus souvent livrés à eux-mêmes, contraints de s’inventer jour après jour des petits boulots pour subsister. Biberonnés, comme les jeunes du monde entier, aux séries TV américaines et occidentales, émerveillés par les selfies envoyés par leurs camarades qui ont réussi à passer «de l’autre côté», partir à tout prix pour l’Europe est une obsession. Une question de dignité aussi, pour ne plus être à la charge de la famille, sortir d’une précarité sans issue.

On pourrait attendre de la part des autorités de ces pays qu’elles se préoccupent davantage de leur propre jeunesse. Mais elles donnent souvent l’impression de s’en ficher comme d’une guigne. Dans des pays qui ne sont pas en guerre – comme le Sénégal, le Nigeria, la Gambie, la Côte d’Ivoire, etc. – on cherchera en vain des campagnes nationales encourageant les jeunes à rester chez eux avec, à la clé, des propositions concrètes, des programmes, pour les aider à démarrer dans la vie.

Certains pays tentent pourtant de retenir leurs jeunes. C’est le cas du Ghana, dont le président Nana Akufo-Addo, réputé pour son parler vrai, leur a demandé de «changer de mentalité», d’arrêter de «croire que l’Europe est un eldorado». Le gouvernement a créé un programme d’emploi pour 100 000 jeunes. Les services ghanéens d’immigration, avec l’aide de l’Union européenne, ont mis en place un service d’information. Las. La situation du plus grand nombre demeure extrêmement précaire. Et les volontaires au départ sont toujours aussi nombreux.

Comment expliquer la persistance d’une telle pauvreté dans des pays qui ont tant de richesses à faire valoir? Il faut dire que les modèles économiques de ces pays, tenus en laisse par les institutions financières internationales et soumis à une mainmise quasi-totale des multinationales sur l’économie nationale – au détriment d’un tissu de PME laminé dans les années 1990 avec l’ouverture totale des frontières et des marchés – relèvent du libéralisme le plus sauvage. A cela s’ajoutent des classes dirigeantes qui font le désespoir de leurs concitoyens – plus connues pour leurs détournements des fonds publics que par leur capacité à imaginer des solutions pour leur jeunesse.

Dans leur propre pays, ces jeunes ont ainsi le sentiment de n’avoir aucun avenir, de ne pouvoir compter sur aucun appui. Les expatriés, en revanche, bénéficient de situations bien plus enviables et les investisseurs étrangers ont droit à tous les égards. La jeunesse nationale pendant ce temps n’a qu’une obsession: partir. Cherchez l’erreur.

Notes   [ + ]

1. «Lausanne s’enflamme sur le deal», Le Courrier du 30 mai 2018.

* Journaliste.

Opinions Chroniques Catherine Morand

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