Vendredi, le dernier jour de boulot est terminé. On ne peut se résoudre à partir sans refaire la fête avec ce joyeux petit monde interlope que nous avons fréquenté toute la semaine. Rendez-vous est pris dans l’un des deux bistrots sympas du bled. Je rentre tard parce que je suis allé à la distribution. Sonia et Christelle prennent une douche chaude pour remettre leur corps à température adéquate. Nous partons et passons commander deux portions de frites à la friterie comme de bien entendu. Non seulement les gens du cru parlent trop vite et bouffent les mots comme ils mangent leurs frites, mais ils ne comprennent rien à ce qu’on dit. On se retrouve donc avec une seule portion mais deux sauces. Portion qu’ils ont polluée de vinaigre. Pas besoin de passer la Manche pour goûter à des coutumes extravagantes.
On s’en fout, le but c’est de rejoindre la joyeuse bande, de picoler, pour ma part, et rigoler. C’est réussi. La plupart sont là. Le bar est rempli de bénévoles des assoces british et il est rare d’entendre une discussion en français. Aussi quand vient la fermeture, il nous est agréable de percevoir notre langue que nous n’avons pratiquement utilisée qu’entre nous trois. Une fille nous enjoint à l’accompagner, elle et sa copine, dans un bar-karaoké de nuit. Sans hésitations, nous suivons le mouvement. Question habituelle: «Qu’est-ce que vous êtes venus foutre ici?» réponse à l’avenant. Et d’apprendre qu’elle était conductrice de train mais qu’elle ne l’est plus. Un migrant a cru pouvoir passer la frontière planqué sur le toit de son engin. Arc électrique. Il a littéralement grillé sous ses yeux en ayant voulu rejoindre la perfide Albion et elle ne s’en est jamais remise. Décidément, la migration fait radicalement partie de la vie des Calaisiens, parfois dans leur chair.
Après cette semaine éprouvante, marquée par la rencontre de ces destins terribles que nous n’avons qu’effleurés, il ne reste plus qu’à chanter une chanson. Ce sera la Chanson pour l’Auvergnat, ça aurait pu être Lily mais Georges, au contraire de Pierre, a eu le talent de mourir avant de dire des conneries. Et ne vous méprenez pas, l’Auvergnat, ce n’est pas nous, mais nous espérons ne plus faire partie des gens bien intentionnés; qu’il n’en reste plus me semble être la condition du début d’un monde moins sombre. Mais ça demande à être optimiste et il n’y a aucune raison de l’être.
Et depuis? Depuis, le camp de Hospital1>Démantelé le 11 février 2026 (source: InfoMigrants, ndlr). a été évacué, les gens qui l’occupaient ont été déportés ou détenus dans des centres de rétention. Les bulldozers ont arraché toute la végétation, creusé des trous et on a parsemé ce qu’il reste de rochers pour rendre impossible le retour des migrants. Il y avait là plus de huit cents personnes qui survivaient dans des conditions dantesques et qui n’ont pas disparu parce qu’on ne les voit plus. La seule chose qui a changé, c’est que la vie de ces êtres humains est devenue encore plus précaire. Certains sont morts en tentant la traversée, d’autres sont dans des états de santé désastreux. Et nous pouvons voir la cruauté toujours renouvelée des autorités et de leurs affidés qui ne rechignent pas à redoubler quotidiennement d’acharnement et d’imagination pour enfoncer ce qu’on appelle l’Occident dans une logique aussi honteuse qu’écœurante de torture morale et physique en violant systématiquement le droit humanitaire international. En somme, nos pays qui se targuent d’être «civilisés» se comportent en Etats voyous et quand on entend nos représentants parler de Poutine, de l’Iran ou du Hamas, on a l’impression qu’ils parlent d’eux-mêmes. Ils n’ont de toute évidence plus aucune légitimité à donner quelque leçon que ce soit au reste du monde, si tant est qu’ils ne l’aient jamais eue. Tout ceci constitue une abjection qui nous salit tous, il est plus que jamais temps de réagir.
Chaux-de-Fonnier de 53 ans, Olivier Perrinjaquet a œuvré une semaine fin décembre 2025 comme commis bénévole pour Refugee Community Kitchen (RCK) sur le littoral calaisien. Cette organisation britannique cuisine chaque jour des repas variés pour les exilé·es en transit et les personnes précaires à Calais, Dunkerque et Londres, avec plus de deux millions de portions servies depuis 2015. Avec le parler sans fard du quotidien, l’auteur livre le dernier des six récits de cette expérience solidaire. (6/6)
Notes