«Historique». «Rafraichissante». «Novatrice». «Nouvelle démocratie climatique mondiale». «Point de bascule». On a eu droit à une pluie d’éloges dans la presse et sur les réseaux sociaux au sujet de la conférence de Santa Marta (Colombie) sur la transition hors des énergies fossiles ou «TAFF» (pour Transitioning Away from Fossil Fuels), qui s’est tenue du 24 au 29 avril. Juan Monterrey, le flamboyant représentant climat du Panama était extatique. Enfin une conférence libérée des lourdeurs et des contraintes des COP climat onusiennes. «C’est la première fois que nous pouvons ouvrir notre cœur, notre cerveau, et avoir de vraies conversations sans des rappels à l’ordre stupides, sans des procédures stupides qui font dérailler toutes les négociations», s’exclame-t-il.
Mais attention, il ne s’agissait surtout pas de se substituer aux COP. Au contraire, nous répètent les organisateurs et promoteurs de l’évènement, il s’agissait d’offrir un espace d’échange et de réflexion complémentaire au processus climatique onusien et en appui aux efforts de la présidence brésilienne de la COP en vue de la prochaine conférence climat à Antalya en Turquie. Ni plus, ni moins.
Pour les pays du Nord – et notamment européens – et les élites climatiques qui les soutiennent, Santa Marta c’était un peu la conférence climatique rêvée: rien à négocier. Aucun contradicteur. Aucun engagement contraignant. Que des ondes positives, de la bienveillance et des beaux discours. Une conférence performative dédiée à la production de «signaux» et de «momentum» censés inciter les acteurs étatiques et économiques à volontairement s’engager sur la voie de la transition bas carbone. Une conférence taillée sur mesure qui leur permet de se refaire une santé après une COP30 mouvementée où ils furent durement malmenés.
Tel un village Potemkine sous les tropiques, à Santa Marta, la forme a pris le dessus sur le fond, et ce, pour le plus grand plaisir des pays du Nord. On a eu droit à une véritable masterclass en matière d’orchestration et de mise en scène. Donner l’illusion d’un espace ouvert où les représentants gouvernementaux (y compris du Sud), les acteurs de la société civile, les peuples autochtones et les scientifiques étaient sur un pied d’égalité et pouvaient librement confronter leurs idées et tracer les contours d’une transition hors des énergies fossiles… Tout en verrouillant l’évènement et sa communication: participant·es trié·es sur le volet (les rabat-joie ne sont pas les bienvenus!), déroulé de l’évènement, production et diffusion ad nauseam d’éléments de langage – «coalition des volontaires», «coalition des doers [ceux qui font]» – repris en chœur dans les médias…
Avec l’aide d’experts en communication, et la complicité de quelques think-tanks, journalistes, grosses ONG, leaders d’opinion et scientifiques, la France, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, la Norvège ou encore la Suisse ont pu tranquillement se dépeindre en avant-garde éclairée de la transition bas carbone. Pour ces champions toutes catégories des effets d’annonce et des engagements sans lendemains, Santa Marta était l’occasion rêvée de se racheter une exemplarité en matière climatique. De s’afficher publiquement aux côtés de scientifiques, d’activistes, et de représentants de peuples autochtones… tout en faisant oublier les bilans peu glorieux de leurs gouvernements respectifs en matière d’action climatique. Ça fait du bien d’être du bon côté de l’histoire!
Du côté des acteurs de la justice climatique, c’est un peu la douche froide. Pas question pour les organisateurs de soutenir publiquement un nouveau traité international sur la sortie des énergies fossiles. Pas question non plus de discuter sérieusement de justice climatique (la référence à la justice a été retirée du titre de la conférence – alors qu’elle y figurait en novembre 2025). Pas question, enfin, de s’appuyer sur des organisations et institutions du Sud et/ou progressistes pour coordonner et alimenter les réflexions. Les groupes de travail et groupes d’experts créés lors de la conférence sont pilotés et/ou dominés par de grosses ONG, des institutions ou des experts du Nord, peu concernés par les enjeux de justice.
Par ailleurs, et en focalisant l’attention des médias et de nombreuses ONG et mouvements, Santa Marta a détourné les regards d’autres arènes et processus existants, et d’enjeux essentiels à toute sortie réussie des énergies fossiles. Au premier rang desquels: la finance. Comme l’explique Aleksandar Rankovic, du groupe de réflexion The Common Initiative: «Juste avant Santa Marta se tenaient les réunions de printemps de la Banque mondiale et du FMI à Washington, puis une semaine de haut niveau sur le financement du développement à New York. C’est là qu’il faut continuer de porter le fer, mais personne n’en a parlé. Sans pression sur le secteur financier, les choses ne bougeront pas. Or, ce printemps, cela a été un des effets contre-productifs de Santa Marta, son autre «TAFF»: «Transitioning Away the Focus from Finance»
Bref. Tout ça pour ça.