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Rencontres éphémères

Libre cours

A mes yeux, la famille type – un couple avec deux ou trois enfants – a longtemps incarné l’ennui mortel. J’y voyais l’héritage figé d’un mode de vie petit-bourgeois de l’après-guerre: monsieur au travail, madame à la maison – ou cherchant à tuer le temps entre un cours d’ikebana, un travail d’appoint et, pour les plus audacieuses, un amant. Electroménager flambant neuf, vaisselle assortie, y compris celle du dimanche, pattes d’éléphant et effluves soixante-huitardes ravalées par les brushings et les épaules compensées des années quatre-vingt. Vacances en famille dans des meublés étriqués. Plages bondées. Et, à nouveau, l’ennui mortel.

Autant que je m’en souvienne, j’ai voulu vivre des rencontres amoureuses éphémères. Elles m’ont fait me sentir vivante. Elles ont représenté l’antithèse, et souvent, l’antidote absolu à l’ennui. Elles m’ont fait prendre des risques – me mettre en danger émotionnellement, m’attacher à quelqu’un qui ne resterait pas, brouiller mes repères. Mais elles ont aussi été un terrain d’aventures. Elles m’ont permis d’aller à la rencontre de mon corps et, chemin faisant, m’ont donné l’envie – et m’ont appris comment – donner le meilleur de moi-même dans des liens plus construits. Elles m’ont redonné de la joie après des périodes sombres, la certitude que la vie restait ouverte devant moi, tout comme ma capacité à aimer.

Mais l’éphémère ne se limite pas au registre amoureux. Il surgit dès que l’on se met en mouvement. Le voyage est le lieu par excellence des rencontres éphémères. Il n’y a pas si longtemps, il suffisait d’attendre dans une gare ou de s’asseoir dans un train pour qu’elles se produisent. Aurions-nous troqué ces rencontres fortuites qui faisaient partie du quotidien contre la promesse de rencontres décuplées? Ou nos smartphones omniprésents nous enferment-ils dans une solitude digitale déguisée en hyper-connectivité?

Or, pour peu que l’on délaisse les écrans, de telles rencontres ne manquent pas de surgir. En témoigne l’inscription du nom d’une amie dans mon répertoire téléphonique, encore assorti du lieu où, il y a bientôt dix ans, je l’ai rencontrée. Nos enfants pataugeaient dans le même jacuzzi, à la piscine de l’auberge de jeunesse de Saas Fee. J’avais enregistré son prénom et le lieu de notre rencontre, afin de pouvoir l’identifier si nous nous recontactions. Elle est restée à jamais «Laurence Saas Fee» dans ma liste de contacts.

Pourtant, j’ai parfois tendance à voir le voyage comme une forme de consommation, parfois même d’appropriation. Je n’ai jamais aimé les récits de voyage. Cette prétendue observation bienveillante, cette mise en scène des difficultés du voyage, alors qu’il reste avant tout un choix, un loisir, un luxe. Car dans le même temps, les populations des contrées visitées subissent, elles, les soubresauts politiques, l’instabilité économique ou l’extrême pauvreté.

Mais tous les récits de voyage ne se réduisent pas à cette posture. Le Poisson-scorpion, qui raconte le périple sri-lankais de Nicolas Bouvier, en est la preuve: neuf mois de solitude, de maladie, de vertige existentiel. Une rencontre y surgit, mais elle n’a rien d’une aventure légère; elle tient presque lieu de bouée dans un naufrage intérieur. Ce livre ne parle pas d’appropriation, mais de dépouillement, de confrontation à soi. Malgré la beauté de cette démarche, malgré son caractère réfléchi et construit, je ne peux m’empêcher d’y voir un privilège implicite: celui de pouvoir partir et revenir – même après avoir flirté avec sa propre dérive pour en faire un objet d’expérience.

Je préfère m’installer dans un ailleurs et y vivre aux conditions du pays, non comme parenthèse, mais comme cadre ordinaire. Un autre privilège que la vie m’a donné à plusieurs reprises, que ce soit comme étudiante ou comme salariée. Malgré tout, le voyage m’a semblé favoriser une posture particulière: une ouverture totale à l’inattendu et au lien, un lâcher-prise, une disponibilité à la chance. Un d’état d’être qu’on gagnerait à cultiver tout au long de la vie.

L’idée serait alors de vivre la vie comme un voyage.

Nadia Boehlen est porte-parole d’Amnesty International Suisse et autrice. Elle s’exprime ici à titre personnel, à partir d’un thème proposé par la rédaction.

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