Chroniques

Critiquer «les médias»?

UN MONDE À GAGNER

Doit-on critiquer les médias? Un bref regard jeté sur l’état de la presse en France, par exemple, nous incite à penser que oui. Certains, d’ailleurs s’en sont fait une spécialité. Le site web Acrimed, l’excellente émission «Arrêt sur image» (à ne pas confondre avec le site d’extrême-droite «Arrêt sur info»!), de nombreuses et nombreux journalistes et sociologues et même des médias dits «alternatifs» nous ont fourni les armes intellectuelles et théoriques pour cette critique. Il y a en effet de quoi décrire, analyser et dénoncer certains biais systématiques de la presse dite «sérieuse»: ses visions du monde qui sont réduites à l’espace étroit distinguant le social-libéralisme du libéralisme moins social, la collusions entre les «éditocrates» et les sphères du pouvoir politique et économique, la structure même de la propriété de la presse et des médias. Quand un marchand de canons – donc directement dépendant de la commande publique – détient le principal quotidien conservateur d’un pays, comme c’est le cas avec Serge Dassault et Le Figaro en France, il y a lieu de s’inquiéter. De même, lorsqu’on constate que cinq ou six «journalistes» (en réalité des éditorialistes, dont certains sont actifs depuis plus de 40 ans!) font la tournée de tous les plateaux TV et enchainent chroniques sur interviews dans les différents médias du pays, on peut légitimement s’interroger sur le pluralisme politique et la contribution de cette presse à la formation d’une opinion publique éclairée, elle-même soutien indispensable de la démocratie.

Pourtant, pauvre Acrimed, pauvres sociologues de la presse et des médias, pauvres médias alternatifs eux-mêmes, voilà que le travail patient, sérieux, et légitime de la critique sociologique du discours médiatique est en train d’être balayé sous les flots orduriers de la dénonciation des fake news!

Car la montée des mouvements d’extrême-droite en Europe et aux Etats-Unis s’accompagne, elle-aussi, d’une critique renouvelée du travail journalistique. Nul besoin, je suppose, de détailler ici les innombrables attaques que Donald Trump a lancées, et continue de lancer depuis le sommet du pouvoir présidentiel américain, contre les médias mainstream, du New York Times à la chaîne télévisée CNN, qu’il qualifie désormais d’«ennemis du peuple». Toute information qui n’irait pas dans son sens devient une fake news, une fausse nouvelle. L’extrême-droite européenne toujours prompte à se saisir de la camelote américaine a immédiatement recyclé cette ligne d’argumentation. Evidemment, tel l’hommage que le vice inconsciemment rend à la vertu, le qualificatif de fake news fait encore référence à une forme de vérité (qui serait précisément celle «cachée» par les sources classiques d’information). Ce terrain de la lutte – en particulier numérique – autour de la redéfinition de la vérité factuelle est occupé depuis quelques années par les mêmes forces politiques qui ont ouvert moult sites web régurgitant les théories complotistes les plus folles et des visions paranoïaques du monde qui combinent en des degrés divers le classique antisémitisme avec une haine ouvertement exprimée de l’Islam et des musulman-ne-s.

La presse écrite de qualité est la meilleure forteresse dont nous disposions, face à la multiplication de «sources» d’information pseudo-alternative en ligne qui, sous couvert de pluralisme des valeurs, cherchent méthodiquement à détruire l’établissement objectif des faits. Nourrissant un scepticisme de prime abord sain face aux «médias dominants», elles finissent par produire ouvertement une narration favorable aux régimes politiques autoritaires. Retrouvant la vieille rhétorique réactionnaire de la corruption des démocraties libérales, elles se mettent au service des pouvoirs «forts». Ces régimes d’ailleurs, à commencer par le régime russe contemporain, ont bien compris tout le parti qu’ils pouvaient tirer de cette ère de la «post-vérité». S’inspirant des méthodes éprouvées de la guerre froide, le gouvernement russe active et finance des organes de désinformation systématique, destinés à différents publics: «Russia Today» (RT), déclinés en de nombreuses langues dont le français, est le navire amiral de ces opérations de propagande, mais il est appuyé par les «Sputnik News» pour le public friand de faits divers, et de «Russia Beyond the Headlines» pour celles et ceux qui cherchent des articles plus substantiels.1Pour une analyse plus détaillée de ces outils de propagande, je renvoie à Nicolas Hénin, La France Russe. Enquête sur les réseaux Poutine, Paris, Fayard, 2016 et à Marie Peltier, L’Ere du complotisme. La maladie d’une société fracturée, Paris, Les Petits Matins, 2016.

A l’heure où la presse suisse romande connaît une saignée sans précédent et où les propriétaires capitalistes de médias les traitent comme n’importe quelle autre marchandise – sans égard pour la valeur démocratique et émancipatrice de la presse irréductible à sa contribution économique – nous devons redoubler de vigilance à la fois face à la destruction de la presse de qualité au nom du profit, mais aussi face à la multiplication de ces sources pseudo-alternatives d’information (et en réalité très intéressées, et souvent financées en sous-main par des régimes autoritaires) qui prétendent dévoiler la vérité que les grands médias nous cacheraient. On peut critiquer les médias précisément si l’on tient pour important d’avoir des médias de qualité qui puissent faire leur travail en toute indépendance politique et financière.

Notes   [ + ]

1. Pour une analyse plus détaillée de ces outils de propagande, je renvoie à Nicolas Hénin, La France Russe. Enquête sur les réseaux Poutine, Paris, Fayard, 2016 et à Marie Peltier, L’Ere du complotisme. La maladie d’une société fracturée, Paris, Les Petits Matins, 2016.

Romain Felli est chercheur et militant.

Opinions Chroniques Romain Felli

Chronique liée

UN MONDE À GAGNER

lundi 8 janvier 2018

Connexion