Il y a quelques semaines, j’ai reçu un message d’un certain Daniel de Poli, me suggérant, très gentiment, de remplacer le terme «deepfake» que j’avais utilisé dans un article par celui d’«hypertrucage». Tout en me recommandant de consulter le grand dictionnaire terminologique qui contient tous les équivalents français des anglicismes. Je l’ai aussitôt remercié pour sa vigilance et ses indications. Et, dans la foulée, souhaité en savoir plus à propos de celui qu’une dépêche de l’Agence France Presse (AFP), reprise en avril 2023 par Le Figaro, qualifie de «chasseur d’anglicismes et terreur bienveillante de la presse francophone».
J’ai ainsi découvert que cela fait plus de deux décennies que Daniel de Poli, 57 ans, fonctionnaire au Ministère français des transports, mène depuis chez lui en Alsace son combat contre la vague d’anglicismes qui envahit l’espace public et les rédactions. J’ai ainsi découvert qu’en France, des hommes et des femmes sont engagés en faveur de la langue française, comme l’est par exemple, en Suisse, une association telle que Défense du français. Mais avec un avantage comparatif majeur: celui de pouvoir compter sur la loi no 94-865 du 4 août 1994, connue sous l’appellation «loi Toubon», du nom de Jacques Toubon, le ministre de la Culture de l’époque, qui impose l’usage de la langue française dans de nombreux domaines publics, commerciaux et professionnels. Cette législation, qui permet de déposer plainte et de traduire en justice les contrevenants, est ainsi devenue une arme juridique pour sanctionner les institutions utilisant des anglicismes excessifs.
Daniel de Poli est membre (très) actif de l’association française Francophonie Avenir, laquelle, dans les premières années qui suivirent l’adoption de la Loi Toubon, se contenta d’adresser lettres, courriels, recourant aux réseaux sociaux, aux tracts et aux affiches pour dénoncer la vague d’anglicismes envahissant l’espace public. «Mais nous étions dans l’erreur, car l’anglomanie s’était tellement bien implantée dans notre pays que la plupart de nos politiciens et décideurs sont désormais imbibés de la tête aux pieds d’anglo-certitudes», peut-on lire sur le site de Francophonie Avenir, «au point que seuls des procès où ils seront obligés de s’expliquer devant des juges peuvent les soigner de leur ‘anglolâtrie’» – un terme qui, en linguistique, critique l’utilisation abusive de mots et d’expressions anglophones.
Aujourd’hui, c’est donc à coups de recours, d’actions en justice, de procès que Daniel de Poli et ses collègues de Francophonie Avenir mènent leur combat au pas de charge contre les établissements publics, les ministères qui emploient illégalement des anglicismes. Aux yeux de ce grand défenseur de la langue de Molière, les Québécois sont «les meilleurs». A preuve, il n’a pratiquement jamais l’occasion de leur écrire pour les remettre sur le droit chemin de la langue française. «On sent qu’il y a chez eux une vraie volonté de combattre l’invasion de l’anglais», constate-t-il, et ce, malgré «l’insécurité linguistique» qui sévit dans cette province canadienne, due au fait que l’anglais est de fait une langue officielle, et concurrence ainsi le français dans de nombreux domaines.
Parmi les anglicismes qu’il traque le plus figurent «think tank» au lieu de «groupe de réflexion», «big data» au lieu de «mégadonnées», ou encore «supply chain» au lieu de «chaîne logistique». «Quand j’ai commencé il y a une quinzaine d’années à proposer de remplacer joint venture par ‘coentreprise’, presque personne n’utilisait ce terme. Aujourd’hui, confie-t-il, il est omniprésent sur les moteurs de recherche et est entré dans le langage courant, c’est une victoire dont je suis fier.» Un petit exemple qui illustre que rien n’est jamais perdu d’avance, même si cela pourrait en avoir l’air, et qu’il vaut la peine de se battre, toujours.