Chroniques

Ma vie fausse

UN MONDE À GAGNER

Les faux gens se définissent d’abord par opposition aux «vrais gens». Les vrais gens ont une vraie vie. Les faux gens sont des universitaires qui n’ont pas une vraie vie. Leur vie est fausse. Dans leurs universités, d’autres faux gens leur demandent de lire des livres plutôt que de faire des choses utiles. Ils sont dans la théorie (qui est fausse) plutôt que dans la pratique (qui est vraie). Ils blablatent pendant des heures plutôt que de décider et d’agir. Résultat: les faux gens n’ont pas d’expérience de la vie. Ils ne souffrent pas. Ils ne comprennent pas les problèmes des vrais gens. Ils ne doivent pas se lever tôt le matin pour travailler. Ils ne doivent pas élever leurs enfants; d’ailleurs ce sont plutôt les vrais gens qui sont hétérosexuels et qui ont des enfants. Les faux gens ne sont jamais au chômage, ils n’ont jamais de fin de mois difficile, leur emploi est toujours stable et leur revenu toujours garanti. Ils ne paient pas d’impôts, ni de primes d’assurance maladie. Les faux gens n’ont pas de problèmes.

Il existe des vrais gens qui font des études – mais alors ils deviennent aussi des faux gens, coupés des réalités. Pire, certains deviennent des experts, c’est-à-dire des ignorants de la vraie vie. Les faux gens habitent en ville, roulent à vélo, boivent du café filtre, mangent des plats végétariens et tolèrent l’islamisme radical qui commence – comme les vrais gens le savent – par le fait que des femmes choisissent de porter un voile dans la rue plutôt que de rester tête nue chez elles.

Un spécialiste des faux gens, c’est David Brooks. David Brooks est le chroniqueur conservateur du New York Times. En l’an 2000, il publie Bobos in Paradise: The New Upper Class and How They Got There [Les Bobos au Paradis: La nouvelle classe supérieure, et comment elle est arrivée là]. Dans ce livre, il crée le mot de «bobo», contraction de «bourgeois» et «bohémien». Brooks est un conservateur, il cherche à briser l’analyse de classe qui est faite par la gauche. Pour la gauche, l’opposition fondamentale dans la société tient à la propriété des moyens de production: d’un côté, les bourgeois propriétaires et exploiteurs, de l’autre, les travailleuses et travailleurs exploité-e-s. Que nenni, affirme Brooks: la classe dominante n’est pas celle qui détient les moyens de production; ce ne sont pas les propriétaires et dirigeants d’entreprise. Non, l’ennemi du peuple, ce sont les élites culturelles snobinardes qui vivent comme de pseudo-bohémiens: les bobos.

C’est ainsi qu’une politique fondée sur une perspective de classe est subrepticement remplacée par une politique d’identité: les vrais gens contre les faux… et tant pis si ceux qui regardent ça ricanent et continuent d’accumuler les profits. Dénoncer les faux gens permet au moins de se rassurer sur le fait qu’on fait partie des «vrais gens».

Quant à moi, je suis expert en faux gens. D’ailleurs, j’en suis un.
 

* Chercheur et militant.

Opinions Chroniques Romain Felli

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lundi 8 janvier 2018

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