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Passation d’entonnoir

Fin du monde et petits fours

Hormis une poignée d’articles de presse en Allemagne, l’information n’a pas été reprise dans les médias généralistes1>C’est Der Spiegel qui a révélé l’information le 5 octobre 2026 (avant sa communication officielle par ECF), tinyurl.com/495wnkbd: Laurence Tubiana, «architecte» de l’Accord de Paris et figure incontournable du débat climatique international, va quitter ses fonctions de directrice exécutive de la Fondation européenne pour le climat (ECF) en février prochain. Elle sera remplacée par Jochen Flasbarth, l’actuel secrétaire d’Etat au ministère fédéral allemand de l’Environnement, de la protection du climat et de la sécurité nucléaire (BMUKN). En quoi est-ce une information importante? Et d’ailleurs, c’est quoi au juste la Fondation européenne pour le climat?

Fondée en 2008 en amont de la conférence de Copenhague (COP15), l’ECF est un acteur incontournable du débat climatique international et européen. Lors de son lancement, elle avait pour objectif «de promouvoir des politiques […] qui réduisent considérablement les émissions de gaz à effet de serre à l’échelle européenne, et d’aider celle-ci à jouer un rôle de premier plan sur la scène internationale en matière d’atténuation du changement climatique»2>Archives éditoriales (2008), ECF, tinyurl.com/434yryze. A priori, rien de bien méchant. Sauf qu’avec un budget annuel de plus de 250 millions d’euros, la fondation dispose d’une force de frappe financière redoutable. Pour les ONG, think tanks et communicants du secteur climat en Europe et à l’international, ECF est une source importante – voire vitale – de financements. Un rapide coup d’œil à ses rapports financiers annuels suffit pour s’en convaincre.

La grande force de l’ECF tient à son fonctionnement: à la différence d’autres structures plus classiques, dont les fonds proviennent de fortunes familiales ou de budgets d’entreprises, l’ECF est une fondation de fondations. Bloomberg Philanthropies, les fondations Oak et McCall MacBain (toutes deux basées à Genève), la fondation Hewlett, la fondation Porticus, le Children’s Investment Fund Foundation (CIFF), la Quadrature Climate Foundation, la fondation Ikea et d’autres acteurs philanthropiques alimentent son compte bancaire. A son tour, tel un gigantesque entonnoir, l’ECF redistribue l’argent à des bénéficiaires triés sur le volet. La majorité de ses financeurs sont des fondations privées, c’est-à-dire créées et généralement dirigées par des ultra-riches, pour beaucoup liées aux secteurs de la tech et de la finance. Ce mécanisme contribue à la fois à l’alignement des acteurs de la philanthropie climat et à l’orientation des fonds philanthropiques vers une seule stratégie; une approche qui fait la part belle au business et promeut l’image d’une Europe «championne du climat». Avec l’ECF, la philanthropie climat, comme les emmerdes, ça vole toujours en escadrille.

Le rapport de force entre financés et financeurs est donc nettement à l’avantage de ces derniers. Pour une ONG qui travaille sur le climat, recevoir de l’argent de l’ECF, c’est la quasi-assurance d’obtenir des fonds d’autres structures philanthropiques. A l’inverse, critiquer ECF et sa stratégie, c’est prendre le risque d’être blacklisté. Et dans un contexte de disette – baisse continue des financements publics, désengagement de plusieurs milliardaires philanthropes du débat climatique – le pouvoir de l’ECF et des fondations associées n’a fait que croître.

D’autant plus que son influence ne se limite pas à sa seule force de frappe financière – aussi importante soit-elle. Elle est également liée à son formidable réseau d’influence et à sa capacité à façonner et à orienter le récit climatique. Tirant les leçons de l’échec historique de la COP de Copenhague, l’ECF a très tôt compris l’importance de la communication et des médias. En 2011, elle a fondé le Global Strategic Communications Council (GSCC), un réseau international de spécialistes en communication, pour «façonner le discours public» et «créer des récits dominants» autour de l’enjeu climatique. Comme nous l’avons précédemment souligné, le GSCC (qui n’est plus hébergé au sein de l’ECF) alimente les journalistes spécialisés en informations «exclusives» et joue le rôle d’entremetteur entre journalistes et acteurs du débat climat. L’ECF finance aussi plusieurs médias spécialisés. Elle organise des formations en communication et orchestre des opérations de relations publiques pour les responsables des ONG qu’elle finance. Et par le biais d’initiatives comme l’International Climate Politics Hub (ICPH) – ou avant cela le Climate Briefing Service (CBS) –, l’ECF alimente les différents acteurs en briefings thématiques, en points de discussion et en «messages clés» en vue des prochaines COP et autres rendez-vous climatiques internationaux. Journalistes, communicants, négociateurs, bureaucrates onusiens, responsables d’ONG et de think tanks… la liste est longue de celles et ceux qui trempent leurs doigts dans le pot de confiture ECF. Et d’ici à février prochain, l’attente sera longue pour savoir si, avec l’arrivée de son nouveau directeur, elles et ils auront le droit de continuer.

Notes[+]

Edouard Morena est maître de conférence en science politique à la University of London Institute in Paris.

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