Le 22 juillet dernier, Santé publique France a publié les données relatives à l’excès de mortalité durant la période de canicule de la mi-juin à début juillet. L’agence nationale de santé publique a estimé à 5764 le nombre de décès supplémentaires au cours de cette période1> www.santepubliquefrance.fr/presse/5-764-deces-en-exces-en-france-durant-la-periode-de-canicule-du-17-juin-au-2-juillet. Du côté suisse, on évalue le nombre de décès en plus à environ 500 au cours des trois premières semaines de juillet2> www.rts.ch/info/suisse/2026/article/canicule-en-suisse-la-surmortalite-de-juin-bien-inferieure-a-2003-29297766.html.
Malgré un traitement médiatique et politique largement centré sur les situations individuelles et les solutions à court terme, les canicules successives de ces dernières semaines ont (une fois encore) mis en évidence la dimension profondément sociale du dérèglement climatique. Ce sont bien les plus pauvres et les plus vulnérables (et par ailleurs les moins responsables de la crise climatique) qui souffrent le plus de ses effets.
D’un côté, les privilégié·es. Les heureux et heureuses propriétaires d’appartements spacieux et climatisés ou d’une résidence secondaire en Bretagne ou en Normandie – devrait-on dire un refuge climatique? – où ils et elles peuvent s’échapper et télétravailler au frais, en attendant la chute des températures. De l’autre, celles et ceux que l’on condamne à souffrir en silence, qui vivent dans des chambres de bonnes sous les toits, des logements sociaux construits à la va-vite et autres bouilloires thermiques.
Les «travailleur·euses essentiel·les», jadis célébré·es lors du Covid, payé·es au salaire minimum, qui vivent au fin fond de la Seine-et-Marne et du Val-d’Oise et qui se tapent une heure et demie de RER bondé et non climatisé chaque matin pour se rendre au travail dans la capitale. Celles et ceux qui dorment sur leur balcon (lorsqu’iels ont la chance d’en avoir un) et qui installent des piscines gonflables en bas de leurs immeubles pour leurs gamins (avant d’être verbalisé·es par la police). Celles et ceux, enfin, qui jouent des coudes (voire en arrivent aux mains) pour chiper un climatiseur ou un ventilateur en promo au Lidl d’à côté3> www.franceinfo.fr/economie/cohue-pour-des-climatiseurs-a-lidl-la-strategie-de-l-enseigne-est-elle-vraiment-payante_8090909.html. On a beau vivre dans des pays riches, on n’est décidément pas égaux face aux canicules.
En plus de mettre en évidence ces fractures matérielles, les récentes canicules ont également révélé l’importance des liens sociaux et des solidarités locales. Car la surmortalité de ces dernières semaines n’est pas qu’une conséquence biologique des températures extrêmes. Elle est aussi liée à la marginalisation et à l’exclusion sociale. Dit autrement, la solitude et l’isolement tuent.
Cette dimension des canicules a été documentée par le sociologue étasunien Eric Klinenberg dans sa fascinante enquête sur la canicule de Chicago en 1995 (Heat Wave. A Social Autopsy of Disaster in Chicago, 2002, traduite sous le titre Canicule. Chicago, été 1995: Autopsie sociale d’une catastrophe, 2021)4> www.editions205.fr/products/canicule-chicago-ete-1995-autopsie-sociale-d-une-catastrophe. «Les canicules, explique-t-il, sont des tueuses silencieuses et invisibles de personnes silencieuses et invisibles»5> www.philomag.com/articles/eric-klinenberg-les-canicules-sont-des-tueuses-silencieuses-et-invisibles-de-personnes. Le chercheur démontre une corrélation entre niveaux de sociabilité et de solidarité locales et niveaux de surmortalité en période de canicules: plus les relations sociales sont importantes et moins il y a de décès.
Klinenberg insiste particulièrement sur le rôle des «infrastructures sociales» comme matrices de lien social et de résilience. Les parcs, les bibliothèques, les théâtres, les maisons de quartier et autres «espaces physiques et organisations qui façonnent la manière dont les personnes interagissent» jouent un rôle essentiel de socialisation, de structuration et de renforcement des capacités, offrant ainsi appui et assistance aux populations les plus vulnérables. En d’autres termes, ces infrastructures ne sont pas uniquement – pour reprendre la terminologie employée par le gouvernement français – des «centres de rafraîchissement», mais de puissants générateurs d’entraide et de solidarité.
Le cas des bibliothèques, au cœur de son ouvrage Palaces for the People (2018) est particulièrement emblématique6> www.penguin.co.uk/books/436412/palaces-for-the-people-by-eric-klinenberg/9781784707514. Espaces de proximité non marchands et ouverts à tous·tes, elles agissent non seulement comme de précieux îlots de fraîcheur, mais aussi comme des refuges de socialisation, d’évasion et d’éducation populaire. Ce sont des lieux «suspendus» où l’on peut ventiler son corps et aérer son esprit. Des espaces de résilience et de résistance où l’on crée du collectif, où l’on développe son esprit critique et où l’on imagine d’autres futurs. Des lieux profondément subversifs et humains qu’il faut chérir et promouvoir. En bref, les bibliothèques et autres infrastructures sociales, ainsi que celles et ceux qui les font vivre, devront être au cœur de la transition bas carbone populaire et socialement juste que l’on appelle toutes et tous de nos vœux.
Notes