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Joindre l’utile au rentable

Fin du monde et petits fours

Les images ont fait le tour des réseaux sociaux ces dernières semaines: une vingtaine de manifestant·es déguisé·es en Gandalf posté·es devant un manoir de 1700 m2 dans le très chic quartier de Barrio Parque, à Buenos Aires. Le propriétaire? Peter Thiel, homme d’affaires et milliardaire d’extrême droite. Grand admirateur du Seigneur des Anneaux, Thiel a récemment choisi l’Argentine comme point de chute pour lui et sa famille. Et il n’est pas le seul ultra riche à y avoir élu domicile – trouvé refuge, devrais-je dire – ces derniers mois. L’Argentine est à la mode chez les milliardaires et les multimillionnaires, et c’est précisément pour cela que les autoproclamé·es «Gandalf du Sud» battent le pavé. «On ne veut pas que notre terre devienne un laboratoire pour des expériences alchimiques orchestrées par des millionnaires qui conspirent contre notre existence»1>D. Resnik, Página 12, 18 août 2026, tinyurl.com/3zbrsv2c, expliquent-ils dans le quotidien argentin Página 12.

Il faut dire que la politique menée par Javier Milei a tout pour plaire aux ultra riches. Privatisations, dérégulation, coupes drastiques (à la tronçonneuse) dans les services publics, cadeaux fiscaux… Pour le président anarcho-capitaliste, tout est bon pour s’attirer les faveurs et les dollars des milliardaires de la tech et du capital-risque. Comme le résumait en avril dernier Manuel Adorni, alors chef de cabinet du gouvernement Milei, «les milliardaires du monde entier sont les bienvenus en Argentine».

Il n’y a pas que le contexte politique national qui attire les fortunes mondiales. La situation géopolitique et la crise climatique y sont également pour beaucoup. Géographiquement, militairement et diplomatiquement à la marge des grands enjeux et conflits actuels, l’Argentine offre l’isolement parfait. Avec ses 2,7 millions de km2 (dont une très large part quasi inhabitée) et sa densité de population de 16 habitant·es au km2 (contre 226 en Suisse), le pays séduit les ultra riches convaincus de l’imminence d’une «Troisième Guerre mondiale» ou d’un «Armageddon climatique». Le richissime homme d’affaires argentin Martin Varsavsky (actuellement domicilié à Madrid) et ami de Milei l’assume pleinement. «Le jour où la Chine envahit Taïwan ou que la Russie envahit la Lituanie, je file à Buenos Aires, explique-t-il au New York Times. C’est toujours bien d’avoir un Plan B pour la civilisation»2>E. Bubola, R. Mac, The New York Times, 28 mai 2026, tinyurl.com/3wtyedde.

En décembre 2023, Varsavsky, dont la fortune personnelle dépasse les 700 millions de dollars, s’est associé à cinq autres ultra riches pour acquérir 32 000 hectares dans la province de Mendoza. L’objectif? Y bâtir un bunker tout confort et autosuffisant dans lequel se réfugier en cas de crise internationale majeure. Pour de nombreux milliardaires, l’Argentine représente la meilleure «assurance contre l’apocalypse» (selon la formule de Reid Hoffman, le richissime fondateur de LinkedIn). Comme l’écrit l’essayiste Douglas Rushkoff, cette accumulation sans précédent de richesses et de privilèges lors des dernières décennies n’a fait «qu’alimenter leur obsession de se protéger du danger bien réel et immédiat que représentent le changement climatique, la montée du niveau de la mer, les migrations de masse, les pandémies mondiales, la panique identitaire et l’épuisement des ressources»3>Douglas Rushkoff, Survival of the Richest: Escape Fantasies of the Tech Billionaires, Scribe, 2022..

On aurait tort, cependant, de ne voir là qu’une histoire d’escapisme pour milliardaires anxieux. Acheter des milliers d’hectares en Argentine peut aussi rapporter gros. Dans un monde en surchauffe et toujours plus gourmand en énergie, la terre (re)devient un actif de premier choix. Les sous-sols du pays regorgent d’hydrocarbures et de métaux critiques, tandis que ses immenses plaines offrent d’énormes opportunités agricoles. Alors que les crises climatiques se multiplient, l’achat de terres fertiles s’impose comme un investissement d’avenir. Aux Etats-Unis, Bill Gates, avec ses 100’000 hectares de terres agricoles, l’a compris depuis longtemps4>«Le plus grand propriétaire terrien des Etats-Unis est Bill Gates», Radio France, 2021, tinyurl.com/m3tcttyr.

Acheter des terres en Argentine, c’est aussi investir dans ce que la chercheuse Hanna Doose appelle un «actif atténuateur de dérèglement climatique» (climate mitigating asset)5>Hanna Doose, 2026: www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/13563467.2026.2685194#abstract. Dans la perspective d’un changement de gouvernement et de politiques climatiques plus favorables, les milliers d’hectares de forêts, de tourbières, de plaines venteuses et de cours d’eau privatisés deviennent des ressources bas carbone monétisables… Et, au passage, un moyen de se racheter une vertu et se de dépeindre en héros de la cause climatique.

Bref, Armageddon ou pas, l’accaparement des terres en Argentine, c’est du «win-win» pour les ultra riches. Pour le reste de la population en revanche, avec, au premier rang, les peuples autochtones expulsés de leurs terres, c’est une toute autre histoire. Les Gandalf du Sud qui manifestent à Buenos Aires l’ont parfaitement compris. Avec d’autres acteurs sociaux et politiques, ils et elles ont d’ailleurs opposé une résistance exemplaire et victorieuse à la récente tentative de Milei d’abroger la «loi des terres», qui protège le pays contre la mainmise incontrôlée et illimitée sur les terres par des capitaux étrangers. Los Gandalf unidos jamás serán vencidos.

Notes[+]

Edouard Morena est maître de conférence en science politique à la University of London Institute in Paris.

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