Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

Faux amis

Fin du monde et petits fours

Habituellement, la séance annuelle de négociations du mois de juin au siège de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) à Bonn (Allemagne) est à l’image de la ville qui l’accueille: tranquille et sans histoires. On est bien loin des COP climat, de leurs dizaines de milliers de participant·es, de leurs plénières remplies de chefs d’Etat et de dignitaires, de leurs centaines d’évènements parallèles, de leur omniprésence médiatique et de leur inévitables moments de drama. La réunion dite «intersessionnelle» de Bonn, c’est plutôt le rendez-vous des acteurs et actrices de l’ombre du processus climatique onusien. Négociateur·ices, expert·es, responsables d’ONG et autres «COP junkies»1> shs.cairn.info/revue-critique-internationale-2024-3-page-111?lang=fr s’y retrouvent pour échanger dans un cadre plus décontracté, moins formel et moins médiatisé, afin de faire avancer les négociations et de poser les bases de la conférence climatique onusienne automnale. On est donc très loin du strass et des paillettes des COP.

Une fois n’est pas coutume, l’ex-capitale de la République fédérale d’Allemagne est pourtant sortie de sa torpeur habituelle le 17 juin. Le temps d’une conférence de presse, la salle «Nairobi 4» du centre de conférences a été littéralement prise d’assaut par des dizaines de journalistes, négociateur·rices et représentant·es d’ONG.2> unfccc.int/event/marshall-islands-defend-the-science-friends-of-science-press-conference Dans une pièce pleine à craquer, six négociateur·ices (représentant l’UE, la Suisse, les Fidji, le Panama, la Sierra Leone et le Népal) ont pris place sur l’estrade sous un écran géant affichant en lettres capitales: «Defend the science». Derrière elleux et de chaque côté de l’estrade, une vingtaine de personnes se tenaient debout en rangs serrés, arborant des t-shirts blancs floqués du slogan «science is not negotiable».

Organisée par les «Friends of science» – un groupe informel d’une cinquantaine de pays majoritairement riches – avec l’aide d’experts en communication et de think tanks du Nord, ce happening savamment orchestré avait pour but d’alerter les médias sur les «attaques coordonnées […] d’un petit groupe d’intérêts liés aux énergies fossiles» contre la science du climat. En se gardant bien de les nommer, les intervenant·es ont reproché à certains gouvernements d’instrumentaliser et d’entraver les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), de compromettre l’objectif des 1,5 °C de l’Accord de Paris, et de «prendre le processus [onusien] en otage». «Soyons très clairs, a martelé le négociateur fidjien, quiconque fait obstacle aux références à la science n’est pas notre ami.»

Comment expliquer cette sortie spectaculaire et impromptue en faveur du GIEC et de la science du climat? A l’origine, c’est une histoire d’alignement – ou plutôt de non-alignement – de calendrier entre le GIEC et la CCNUCC. Cela fait plusieurs mois que l’UE, la Suisse et d’autres pays et acteurs du débat militent pour que le GIEC, dans le cadre de son 7e cycle d’évaluation, publie ses conclusions phares en amont du 2e bilan mondial (global stocktake, GST) programmé à fin 2028. Ce bilan mondial, prévu dans l’Accord de Paris, oblige les gouvernements à faire le point sur leurs efforts accomplis et à venir en matière de décarbonation. Pour les autoproclamés «amis de la science», il faut impérativement mettre le GIEC au service de l’Accord de Paris et de son modèle de gouvernance climatique fondé sur la production de «signaux» et de «momentum». En publiant ses dernières conclusions avant le GST, ils espèrent inciter les acteurs étatiques et sous-étatiques à revoir leurs engagements et leurs niveaux d’ambition à la hausse. D’autres pays (dont l’Inde et l’Arabie Saoudite) estiment, au contraire, que les activités du GIEC ne doivent pas être calquées sur le processus diplomatique de la CCNUCC.

Que les travaux du GIEC, soient au cœur de batailles politiques et géopolitiques n’a rien de très surprenant, comme l’a si bien montré la chercheuse Kari de Pryck3> www.pressesdesciencespo.fr/fr/book/?GCOI=27246100525700. C’est assez habituel, au fond, que différents Etats cherchent à peser sur le calendrier et les priorités de travail du GIEC. Ce qui est problématique – et assez inédit – avec la conférence de presse de Bonn, c’est qu’un groupe de pays s’arroge le titre de défenseur légitime et incontestable de la science du climat, tout en accusant d’autres pays de la politiser, de l’instrumentaliser ou, pire, de la nier.

C’est une stratégie dangereuse. D’abord, elle entretient l’idée fausse qu’il existerait d’un côté une science du climat immuable, sans controverses et détachée du politique, et de l’autre une science subordonnée aux intérêts d’une poignée d’Etats malveillants. Ensuite, elle normalise l’idée trompeuse selon laquelle il suffirait de «suivre la science» pour décarboner nos sociétés. Enfin, en divisant le monde en «amis» et «ennemis» de la science, cette posture affaiblit le multilatéralisme climatique à une époque où la confiance et le dialogue entre Etats sont plus nécessaires que jamais. Cette stratégie du chaos montre à quel point les pays riches sont prêts à tout pour sauver la face, détourner les regards d’autres enjeux cruciaux (finance, transition juste, adaptation) et masquer leurs bilans médiocres en matière de décarbonation.

Edouard Morena est maître de conférence en science politique à la University of London Institute in Paris.

Chronique liée