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Il faut sauver le soldat IA

Fin du monde et petits fours

Impulsée par The Climate Group, une ONG pro-business lancée en 2004 par Tony Blair (lorsqu’il ne cautionnait pas un génocide et faisait encore semblant de s’intéresser au climat), la Climate Week NYC est le rendez-vous annuel de la jet-set climatique 1> Voir ma chronique du 30 septembre 2025 sur l’édition précédente, «Y être et paraître». . Le temps d’une semaine, des milliers de responsables de fondations, d’ONG et de think-tanks, des scientifiques, des journalistes, des financiers et des dirigeants de multinationales se retrouvent à Manhattan et à Brooklyn pour assister à des événements (conférences, spectacles, dîners et cocktails) en lien avec la crise climatique et la transition bas carbone.

Un sujet y a occupé le devant de la scène cette année: l’intelligence artificielle. Il faut dire qu’entre les récentes défections chez Anthropic et OpenIA, et les mises en garde contre la menace qu’elle ferait peser sur l’humanité, l’IA a fait couler beaucoup d’encre ces dernières semaines. Sans compter les mobilisations locales contre l’implantation de nouveaux centres de données aux Etats-Unis, les sondages faisant état d’une opinion publique majoritairement défiante et les voix qui s’élèvent contre son impact environnemental désastreux. Et sans oublier non plus le fait que nous sommes à la veille des mid-terms qui s’annoncent compliquées pour Trump et ses soutiens MAGA.

Pour les investisseurs, les géants de la tech et autres défenseurs de ce que Trump qualifie désormais de «super intelligence», la ClimateWeek NYC était l’occasion rêvée de se racheter une vertu. L’objectif? Assurer leurs arrières en se distanciant des «techno-fascistes» millénaristes – Peter Thiel en tête – et du pensionnaire va-t-en-guerre de la Maison-Blanche, qu’ils couvraient pourtant d’éloges quelques mois plus tôt. Pour les dirigeants de Microsoft, Google ou Amazon, il fallait désormais mettre en avant une IA «responsable», «durable» et au service du «bien». Quel meilleur endroit pour cela que la Climate Week? Par un culotté tour de passe-passe, les Harry Houdini de la Silicon Valley ont passé leur temps à nous assurer que l’IA n’était pas une «menace existentielle» pour l’humanité, mais bien la solution face à un autre péril bien plus imminent: le dérèglement climatique.

Pour crédibiliser leur illusion, ils ont pu compter sur des soutiens de poids au sein de la jet-set climatique, au premier rang desquels le très médiatique ancien vice-président étasunien, Al Gore. En amont de la ClimateWeek NYC, ce champion de la cause climatique – et allié historique de la Silicon Valley 2> Gore faisait partie des soi-disant «Atari democrats» dans les années 1990, a conseillé Google et a siégé au comité de direction d’Apple. – n’a eu de cesse de minimiser les risques de l’IA pour encenser ses bienfaits en matière de décarbonation. Dans un entretien au Financial Times, il nous explique ainsi que l’IA permet des gains de productivité et d’efficacité énergétique considérables. A l’en croire, les réductions d’émissions indirectement induites par l’IA l’emporteraient largement sur les émissions générées par les centres de données 3> FT, 16 septembre 2026. .
Pour appuyer sa thèse, Al Gore se réfère à une récente étude scientifique sur les vertus de l’IA dans la transition bas carbone 4> www.nature.com/articles/s44168-025-00252-3 , sans préciser que cette recherche a été coproduite par Systemiq, une boîte de conseil fondée par des anciens de McKinsey, et cofinancée par la Quadrature Climate Foundation, une entité liée à un fonds spéculatif dopé à l’IA. Comme le souligne le Financial Times, il omet également de dire que sa propre société de gestion, Generation Investment Management (GIM), investit dans le développement de centres de données au Brésil ainsi que dans plusieurs fleurons de la «révolution IA» (Microsoft, Intuit, Weka, Kraken). Plus c’est gros, plus ça passe.

Le cas Al Gore n’est pas isolé. Il illustre comment une part non négligeable du mouvement climat dépend, directement ou indirectement, du secteur de la tech – sans oublier les fonds spéculatifs et gestionnaires d’actifs qui y ont massivement investi. Centres de recherche, ONG, think-tanks, journalistes, communicants et institutions internationales (dont l’ONU Climat): de nombreux acteurs du débat climatique international dépendent des infrastructures technologiques (satellites, capteurs, serveurs) et des capitaux de riches bienfaiteurs dopés à l’IA. Qu’ils le fassent de leur plein gré – à l’image d’un Gore – ou par pure dépendance matérielle, plusieurs figures et acteurs clés du mouvement climat se retrouvent contraints de cautionner une technologie climaticide et potentiellement dangereuse pour nos démocraties… au risque de décrédibiliser le mouvement climat dans son ensemble.

Notes[+]

* Maître de conférence en science politique à la University of London Institute in Paris.

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