Faut-il faire montre de gratitude lorsqu’une usine continue à produire sur sol ouest-européen, y conserve ses employé·es et son savoir-faire et choisit de renoncer à délocaliser en Europe de l’Est ou en Asie?
C’est ce qui m’est arrivé récemment à Gérardmer, dans les Vosges, où je suis restée plantée devant la manufacture de la marque Le Jacquard français, à écouter avec émotion le cliquetis des bobines de fil et le rythme mécanique des machines à tisser. Emotion, parce que cette usine historique, fondée en 1888, au cœur des Vosges, y a conservé ses ateliers du tissage jacquard traditionnel, où travaillent la majorité de ses salarié·es – et donc son savoir-faire.
C’est qu’au cours de ces dernières décennies, la quasi-totalité de la production de textile consommée en France a été délocalisée en Asie, principalement en Chine et au Bangladesh. Résultat mécanique: plus de 90% des vêtements et linge de maison achetés en France sont fabriqués hors de France, avec, à la clé, la destruction de quelque 300’000 emplois. Ce qui reste de production nationale dans le pays concerne avant tout des textiles haut de gamme, à haute valeur ajoutée, tels le linge de maison produit par Le Jacquard français. La marque met en avant la défense de l’emploi local, la préservation d’un savoir-faire ancestral, et se pose en championne de la lutte contre la fast fashion avec ses produits durables dans le temps, au bénéfice d’un circuit court, et donc de préservation de l’environnement.
De telles pépites existent ailleurs en Europe, par exemple à Alessandria, petite ville du nord de l’Italie, dans le Piémont, où la manufacture historique fondée en 1857 par Giuseppe Borsalino continue à fabriquer les célèbres couvre-chefs qui portent son nom. Les artisans y perpétuent un savoir-faire ancestral, inchangé depuis bientôt 170 ans, en utilisant encore aujourd’hui des machines et des formes en bois d’origine, certaines datant du XIXe siècle, pour façonner sans aucune couture et presser le feutre de ces mythiques chapeaux, qui ont eu leur heure de gloire dans la mode et le cinéma. Dans le grand chambardement de notre époque, où nous ne savons plus fabriquer une casquette, un linge de cuisine ou une paire de baskets, de telles structures sont précieuses. Et montrent aux nouvelles générations qu’il fut un temps, pas si lointain, où nos pays savaient encore confectionner les objets les plus élémentaires dont nous avons besoin.
En Suisse également, la fabrication de vêtements finis de tous les jours a presque entièrement disparu pour des raisons de coûts, et plus de 95% des habits achetés par les consommateurs et les consommatrices suisses sont importés. Comme en France et ailleurs en Europe, l’industrie textile suisse a connu de profonds changements, passant d’une production de masse de vêtements à une spécialisation dans des matériaux très pointus, utilisés dans la médecine, l’automobile et l’aérospatial; ou encore dans les tissus thermorégulateurs utilisés dans le sport.
Reste que depuis la pandémie du Covid et au vu du contexte géopolitique de ces dernières années, une prise de conscience a émergé, y compris au sein du secteur textile, dont certaines marques tentent de réduire leur dépendance à l’égard de l’Asie et de recréer emploi et savoir-faire en Europe. En France, un plan «France relance» tente d’accompagner une relocalisation du textile, qui, pour l’heure, demeure timide.
Car comment faire coïncider des salaires qui, même bas, demeurent bien supérieurs à ceux en vigueur en Asie, et parvenir à proposer des prix de vente acceptables à des consommateurs et consommatrices aux moyens limités? C’est la quadrature du cercle à laquelle nous sommes confronté·es, qui nous emmène droit dans le mur: les milliers de tonnes de CO2 déversées dans l’atmosphère par le transport maritime, routier, aérien qui nous approvisionne ne sont en effet pas près de diminuer.