Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

On va où, là?

Est-ce bien raisonnable?

Alors que les emplois industriels et les services informatiques ou administratifs ont déjà été délocalisés en Asie et ailleurs, là où la main-d’œuvre coûte beaucoup moins cher, on s’attaque désormais aux métiers qui emploient encore des êtres humains sous nos latitudes. Le but final est-il d’éliminer complètement le facteur humain des entreprises? De renoncer à des employés qui prennent des vacances, des congés maladie, coûtent un bras en assurances sociales – et qui, en plus, osent encore parfois revendiquer de meilleures conditions de travail et une hausse de leur salaire? Depuis les années 1980, cette tendance lourde n’a cessé de progresser.

Une scène du documentaire réalisé en 2005 par le cinéaste autrichien Erwin Wagenhofer, We Feed the World – Le Marché de la faim, m’avait marquée. A la fin de ce film qui explore les dérives de l’agroalimentaire mondialisé, on y voit Peter Brabeck-Letmathe, alors PDG de Nestlé, visiter une usine Nestlé entièrement automatisée au Japon. Emerveillé par la complète disparition de toute intervention humaine, il déclarait, extatique, qu’il s’agissait là du modèle pour le futur.

Quelques années plus tard, nous y sommes, ou presque. Le combat pour se débarrasser des humains au travail n’a pas faibli. Le remplacement des caissières et des caissiers par des caisses automatiques en est l’un des symboles. Qu’une entreprise comme IKEA supprime la quasi totalité de ses emplois de caisse est un véritable scandale. Quant à Migros et Coop, le duopole qui représente à lui seul plus de 70% des parts de marché dans le secteur de l’alimentation en Suisse, ils mettent eux aussi très largement à contribution leurs clients, contraints de faire bénévolement le travail des caissiers disparus. Ce type d’emploi est pourtant l’un des rares secteurs ouverts aux personnes sans diplômes, et permet à des milliers de gens de gagner leur vie.

Encore mieux que l’automatisation assurée depuis de nombreuses années par des robots dans les secteurs les plus divers, c’est désormais l’intelligence artificielle (IA) qui est en pole position pour supprimer les emplois qui, jusqu’à présent, n’avaient pas encore été délocalisés. Toutes sortes de métiers devraient ainsi passer à la trappe ces prochaines années. A quoi ressembleront nos sociétés quand elles ne seront plus composées que de zombies sans travail, sans avenir, sans dignité, privés de revenus, d’interactions sociales? Qui assurera le paiement des cotisations sociales, de l’assurance-vieillesse, de l’assurance-chômage? L’ampleur de ces mutations qui fragilisent les modèles de protection sociale en vigueur en Europe et mettent à mal les finances publiques, va exiger une refonte complète du fonctionnement de nos sociétés, dans lesquelles l’Etat ne sera plus en mesure d’assurer les filets de sécurité que nous connaissons aujourd’hui.

Chaque mutation du monde du travail est théorisée par des économistes plus ou moins inspirés, tel Joseph Schumpeter et sa notion de «destruction créatrice», qui voudrait que la suppression d’emplois jugés obsolètes soit un mal nécessaire et inévitable pour moderniser l’économie, stimuler l’innovation et garantir la compétitivité à long terme. Ou encore la «théorie du déversement» d’Alfred Sauvy, qui explique comment la suppression d’emplois dans l’agriculture ou l’industrie lourde permettrait de «déverser» les travailleurs vers des secteurs en expansion, tels que les services ou les technologies. Des théories qui ne tiennent pas la route, mais qu’on nous ressert aujourd’hui, pour expliquer pourquoi la suppression de millions d’emplois est un mal nécessaire.

Catherine Morand est journaliste