Depuis dimanche dernier, la vibrante campagne sur l’initiative pour la sauvegarde de notre neutralité s’est apaisée. Tantôt émotionnelle, tantôt figée dans un cadre historique depuis longtemps dépassé, elle a brouillé les pistes: rien n’est acquis. En effet, un autre passage délicat nous attend au contour de novembre: le référendum contre l’assouplissement de la loi sur l’exportation d’armes1> Soumis aux urnes le 29 novembre. votée par le parlement en décembre 2025. C’est un vieux combat, peut-être le huitième référendum depuis 1938, mais un combat jamais gagné.
Pendant toutes ces années, le lobby suisse de l’armement est régulièrement venu pleurer misère devant le parlement pour être autorisé non seulement à produire, mais surtout à vendre. Aujourd’hui, il est comblé. Avant même l’entrée en vigueur de la loi, plusieurs Etats européens ont été pourvus en armes suisses, avec un droit de réexportation qui, selon le GSsA, les a conduites au Soudan ou en Turquie.
Ainsi vont les guerres: certains agresseurs belliqueux ou dictateurs sanguinaires seront peut-être sanctionnés, puisque ce n’est plus interdit, d’autres – ou les mêmes – seront alimentés en armes, l’Arabie saoudite ou Israël, par exemple. Dans les deux cas, les pratiques à géométrie variable de la Confédération, qui tient mordicus à pouvoir user de la neutralité avec souplesse, vont nous conduire vers une politique extérieure aléatoire et plutôt contractuelle.
L’histoire montre que ne pas respecter un boycott peut être une aubaine. On sait par exemple que Christoph Blocher lui-même, principal artisan de l’initiative sur la neutralité, a construit sa fortune grâce aux affaires conduites avec l’Afrique du Sud, alors soumise à un embargo décrété par l’ONU pour cause d’apartheid. C’est aussi ce qui s’est passé avec la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale, comme l’indique le rapport de la Commission Bergier2>Commission indépendante d’experts sur la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale.: «En violation de son statut d’Etat neutre, la Suisse a usé d’un corporatisme organique qui caractérise le mariage de l’action publique et des intérêts privés.»
Ce qui précède pose une question de fond, celle de la compatibilité entre une neutralité de principe et une neutralité armée. Dans une précédente chronique, j’avais cité les propos de l’ancien commandant en chef de l’armée Thomas Süssli (rapportés par le GSsA), que je reprends ici parce qu’ils me paraissent d’une clarté éblouissante: «Soit nous nous décidons de façon conséquente pour l’armement et nous devenons membre de l’Otan, soit nous nous décidons pour une neutralité civile et solidaire et nous abolissons l’armée.» Ou peut-être, aurais-je envie d’ajouter, de manière moins catégorique: nous nous débarrassons de notre encombrante industrie d’armement et nous construisons une neutralité solidaire dans un véritable engagement pour la paix. Un rêve fou, alors que le plus intolérable aujourd’hui est sans doute la désespérante inaction de notre gouvernement à l’égard des fauteurs de guerre, et plus spécialement d’Israël. Le silence est devenu abyssal, et quand on proteste, on se heurte au sourire aimable d’Ignazio Cassis: Israël n’est pas en guerre, il ne se sent pas concerné. Tous les débats qui se sont tenus ces derniers mois autour de la neutralité sont réduits à néant, à l’insignifiance, à la complicité.
L’UDC, parjure, a voté pour l’élargissement de l’exportation d’armes, c’est-à-dire contre la neutralité. «Sécurité et prospérité»: on dirait des vœux de Noël, comme les colombes de l’affiche pour la paix… Cette supercherie de l’UDC est d’autant plus irrecevable que ce parti vient de lancer une nouvelle croisade guerrière avec une initiative fédérale pour le contrôle et la fermeture des frontières: une entreprise clairement destinée à repousser les migrants, comme autrefois la Suisse a refoulé les juifs qui tentaient d’échapper aux camps de la mort.
Intéressons-nous tout de même à cet article 54 de la Constitution fédérale, celui que l’UDC a choisi pour lui accoler un «54 a» consacré à la neutralité et aux règles qui déterminent son usage. Pas un mot sur l’article 54 lui-même, qui, pourtant, mérite notre attention; sous le titre «Affaires étrangères», il énonce: «La Confédération s’attache à préserver l’indépendance et la prospérité de la Suisse; elle contribue notamment à soulager les populations dans le besoin et à lutter contre la pauvreté ainsi qu’à promouvoir le respect des droits de l’homme, la démocratie, la coexistence pacifique des peuples et la préservation des ressources naturelles.»
A mon sens, ce texte constitue l’ébauche d’une politique de paix. En créant un 54 a pour la neutralité, les auteurs de l’initiative ont agi comme s’ils voulaient renverser l’ordre d’importance entre la paix et la neutralité. Comme si le festin qu’on se réjouit d’offrir à nos hôtes était secondaire par rapport aux explications qu’il convient de donner sur les ustensiles de cuisine… Une solution consisterait à ne garder que l’article 54 et de lui adjoindre une simple phrase: «Pour ce faire, elle s’appuie sur l’instrument de la neutralité…»
Anne-Catherine Menétrey-Savary, ancienne conseillère nationale.
Notes