Vivement dimanche, qu’on en finisse avec cette campagne exaspérante pour une «Suisse à 10 millions».
A priori, cela ne me contrariait pas qu’on s’engage dans un débat sur les effets pervers d’une démographie galopante. Ça m’a rappelé nos épiques campagnes d’il y a vingt ou trente ans: «Halte au béton!»; «Halte au mitage du territoire!»… Mais rien de tel n’est arrivé.
Si le texte que l’UDC voudrait introduire dans la Constitution prescrit en termes circonstanciés les mesures à prendre pour refouler la dix-millionième personne qui se pointerait à nos frontières avant 2050, la campagne de votation s’est déroulée dans un tout autre registre, révélant les véritables objectifs des initiateurs. Dans les débats publics, le ton se veut apaisant: le chiffre de 10 millions serait juste «symbolique» et 40 000 migrant·es pourraient continuer à entrer en Suisse chaque année. En revanche, le journal de campagne (six pages rédigées par des pontes du parti) est effrayant: comment ai-je pu sous-estimer l’horreur de ce qu’on vit au jour le jour dans notre beau pays? Les guerres? – Non: la foule! Dans les trains, sur les routes, au seuil des appartements trop rares et trop chers.
La foule, ce pourrait être rigolo, voire émouvant, si on était entre soi… Mais non. La foule, ce sont des migrants, responsables de toutes les nuisances, selon l’UDC: des indésirables clairement répertoriés, «issus de la culture islamique», «profiteurs abusant de notre Etat-providence» avec leur nombreuse famille, étrangers qui méprisent «nos valeurs et nous imposent les leurs»… Parmi eux des criminels qui, en plus de nos trains et de nos routes, saturent aussi nos prisons!
On passe du ton affable des débats télévisés où l’on promet qu’on pourra toujours faire venir des employés pour nos entreprises, aux remarques désobligeantes sur la nécessité de trier les candidats pour refouler les universitaires, les sociologues ou les «spécialistes en études-genre»! De plus, cette initiative cache un mauvais coup fourré contre le Conseil fédéral et le peuple suisse, qui consiste à faire voter un texte conçu pour faire capoter les accords bilatéraux avec l’Union européenne, que l’UDC combat à la hallebarde!
On chercherait en vain dans ce fatras ne serait-ce que l’ébauche d’une politique qui justifierait le titre d’«initiative pour la durabilité». Rien, strictement rien n’est «durable», sauf la volonté, répétitive, de se débarrasser des étrangers par une politique migratoire hyper restrictive, voire illégale et cruelle.
Du côté de ceux qui refusent l’initiative, Economiesuisse, les banques, l’industrie, on clame une volonté éperdue de poursuivre sans entraves un capitalisme de croissance et on panique à la perspective de perdre les travailleur·euses immigré·es qui contribuent à faire de la Suisse «le pays le plus riche du monde», en oubliant que cette prospérité est loin d’être équitablement répartie.
Cette même droite se garde de rappeler que s’il y a surpopulation, elle y a largement contribué en soutenant depuis des années les privilèges fiscaux octroyés aux entreprises étrangères pour les attirer en Suisse avec leur main-d’œuvre.
Par ailleurs, le texte constitutionnel proposé par l’UDC donne pour mandat impératif à notre gouvernement de protéger l’environnement «dans l’intérêt de la conservation durable des ressources naturelles». Ceci «grâce à la réduction de la population». Or, dans cette campagne, les notions générales de sobriété et de décroissance sont restées totalement absentes. Pourtant, elles constituent la base même de la durabilité. Tout le monde sait par exemple que les innovations technologiques, l’intelligence artificielle ou les centres de données numériques engloutissent des quantités astronomiques d’énergie et qu’elles rejettent des millions de tonnes de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Est-ce raisonnable de penser que l’expulsion de quelques milliers d’étrangers nous encouragera à opter pour la sobriété? En tout cas, ce ne sont pas ces «Africains de culture islamique» qui construisent des villas au milieu des champs ou qui passent des heures à interroger ChatGPT dans leur salon! En définitive, on peut refouler tous les étrangers que l’UDC voudra, mais ce n’est sans doute pas cela qui apaisera le «stress de la densité» dont souffrent, paraît-il, les Suissesses et les Suisses. C’est le mode de vie des habitants qu’il faut changer et non leur nombre.
A deux jours du verdict, je suis inquiète. Si l’initiative est acceptée, c’est la chasse aux migrants qui va s’accentuer et rien d’autre! Ça fait mal pour ces hommes et ces femmes qui redeviendront peut-être des saisonniers, un statut aboli en 2002 qui revient charger notre conscience. Ça fait mal pour les «enfants du placard», ces clandestins privés du droit au regroupement familial…
C’est avec colère que je dis non à cette initiative. Moins pour ce qu’elle faisait semblant de promettre que pour les injustices qu’elle va causer et pour la xénophobie qu’elle entretient. Je veux croire que le non l’emportera. Dans tous les cas, rappelons-nous de ces mots de Max Frisch: «Nous avions demandé des bras et ce sont des hommes [et des femmes] qui sont venus.»