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«Nuit et brouillard»

Transitions

Survivre encore un jour, une heure, obstinément […]
Ils se croyaient des hommes, n’étaient plus que des nombres.
1>Chanson (1963) en mémoire des juifs emmenés vers les camps de la mort, et dont le titre fait écho au documentaire éponyme d’Alain Resnais (1956).
Jean Ferrat, «Nuit et Brouillard»

On en était resté à la proclamation d’un cessez-le-feu à Gaza, en octobre 2025, et c’était devenu plus facile pour tout le monde, la conscience tranquille, de s’occuper d’autre chose. En réalité, le feu n’a jamais cessé et la paix s’est embourbée quelque part en Egypte. Il ne se passe pas un seul jour sans que des bombes ravagent ce qui reste de Gaza et que des tireurs embusqués abattent tous ceux qui risquent un orteil sur une des lignes de démarcation. Cette violence sur le front de l’enclave fait l’écho à une stratégie militaire plus large: «Grâce à l’assouplissement des règles d’engagement, on n’a jamais autant tué depuis 1967», se félicite un gradé de l’armée israélienne à propos des opérations en Cisjordanie
occupée.2>Avi Bluth, chef du Commandement central de l’armée israélienne en Cisjordanie, cité par Guy Zurkinden, Le Courrier du 2 juillet 2026

D’autres soldats prennent pour cible les enfants de Gaza, non pour une quelconque provocation de leur part, mais pour tuer, en visant la tête ou le cœur. Si ça se trouve, ils s’en prennent également aux médecins qui les ont mis au monde, prestement expédiés dans les prisons israéliennes, et même à l’hôpital où ils sont nés, détruit avec l’approbation bruyante de quelques excités de la Knesset: «Expulsez tous les enfants qui s’y trouvent car ils sont tous des terroristes de naissance.3>Chris Hedges, Les Crises, 3 juin 2026» Le peuple d’Israël terrorisé par les bébés? C’est cocasse! Ce que la clique au pouvoir redoute le plus, c’est la promesse d’un avenir possible pour le peuple palestinien, construit par la prochaine génération, et nourri par les terres fertiles de l’enclave, qu’Israël brûle au glyphosate afin de compromettre toute production future.

Rien ne sert de pleurer pour ces pauvres enfants: on est entré dans une autre dimension, celle du génocide. Je lis qu’à Hébron, en Cisjordanie, un soldat a visé la tête d’un bébé de 7 mois dans les bras de sa mère4>Le Courrier, 2 juillet 2026. L’indignation assèche l’émotion et brûle les entrailles. Alors je plie le journal et d’un geste las, je le jette avec amertume dans la corbeille aux vieux papiers.
Le symbole de l’impuissance…

De plus en plus brutale, mais en ordre dispersé, la violence conduit là où nous en sommes: un sentiment de vide, d’effacement. Et ce rien silencieux est encore plus effrayant que le tintamarre de la guerre. Quelque 2 millions de Gazaouis sont entassés sur un rivage qui n’a plus rien d’un espace de vie. Sur le terrain qu’elle occupe, l’armée balaie les décombres, en saccageant les lieux encore reconnaissables, lieux de mémoire, lieux de culture, afin que Gaza ne soit plus Gaza. Plus rien. Les chats s’en vont tout seuls dans les rues dévastées, les rats sont dans leurs trous, sous la terre, attendant la nuit pour envahir les tentes et faire main basse sur ce qui reste du rien.

Un vieillard de 90 ans, Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, évoque des élections pour l’automne prochain. Personne ne se moque; pourtant, cela fait des décennies qu’il n’y a plus eu d’élections en Cisjordanie et à Gaza. De son côté, le Hamas annonce la dissolution de son «instance gouvernementale». Aucune clameur ni applaudissement, aucune attente… Le scénario est connu depuis la Nakba, il y a près de quatre-vingts ans: fermer la porte et emporter la clé… Quand l’armée met toute sa force à tuer, cela ne soulève plus que la mer: elle pourrait lancer ses vagues à l’assaut des dormeurs sous leur tente qu’ils n’en seraient pas noyés: la résilience, malgré le manque de tout.

Un projet d’accord pour la paix, conçu par l’entourage de Donald Trump, a été déposé en même temps que le cessez-le-feu d’octobre 2025. Depuis lors, il est entre les mains d’un panel d’experts qui travaillent en vase clos sur des documents en perpétuel remaniement. Est-ce donc à ce point compliqué, la paix? On pourrait faire plus simple: le Hamas a officiellement accepté de déposer les armes au fur et à mesure qu’Israël retire ses troupes. Mais Netanyahou a mis son veto depuis le début.

De plus, les deux meneurs de jeu israélien et américain restent viscéralement attachés à leurs fantasmes: le «Grand Israël» pour l’un, pour l’autre la transformation de Gaza en un Saint-Tropez de luxe et l’accumulation de quelques milliards de plus. Au milieu, des Palestiniens tenus plus ou moins à l’écart: «Nous avons adhéré à cet accord car c’était la première fois que nous recevions un document proposant de mettre fin à la guerre», a confié un membre de la délégation palestinienne à une journaliste5>Gwenaelle Lenoir, Mediapart, 19 juin 2026. Du peu qu’on en connaît, les pourparlers réduisent les Palestiniens au rang de supplétifs: «Il y aura beaucoup d’emplois de service: la main-d’œuvre est sur la plage. Ce ne sera plus la Palestine, ce sera n’importe où», aurait ainsi projeté le camp américain6>Alain Campiotti, Le Temps, 9 février 2026.

Finalement, tout le monde se retrouve pris dans la nasse des illusionnistes de la paix. Y compris la Suisse, et cela semble hélas la soulager du devoir d’agir. «La plus grande injustice aujourd’hui ce n’est pas seulement ce que le monde voit, c’est ce que le monde a choisi de ne plus voir…»7>Ibrahim Badra, «Chroniques de Gaza», Mediapart, mai 2024

Notes[+]

* Ancienne conseillère nationale.

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