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Engrais: crises sans fin

Carnets paysans

Il y a six ans, le 4 août 2020, le port de Beyrouth était dévasté par la gigantesque explosion de silos d’engrais agricole. J’avais consacré une chronique à rappeler comment l’invention de la synthèse de l’azote en 1909 avait permis une révolution agricole tout en ouvrant la voie à la spirale de l’agriculture industrielle, dont nous ne savons aujourd’hui plus comment sortir (Dans le labyrinthe de l’azote, 13 août 2020). Contribution importante à l’effet de serre, dégradation des ressources en eau potable, énormes besoins énergétiques pour sa production, la liste des maux engendrés par l’azote est longue.

Depuis août 2020, l’azote – et plus largement l’ensemble des engrais agricoles de synthèse – s’est trouvé au cœur de crises qui menacent de déséquilibrer une nouvelle fois les marchés mondiaux des denrées alimentaires et d’entraîner ou d’aggraver des famines. En février 2022, l’invasion par la Russie du territoire ukrainien entraîne une augmentation des prix du gaz, élément indispensable à la synthèse de l’azote minéral. Le prix de l’azote agricole augmente alors de 80%.

Depuis février, l’affrontement entre les Etats-Unis et l’Iran provoque la fermeture du détroit d’Ormuz qui relie le golfe Persique aux routes maritimes internationales. Or, c’est précisément dans le golfe Persique que sont produites les plus grandes quantités d’engrais azotés. Fin juin, Andreas Zivy, membre du conseil d’administration d’Ameropa Holding, une entreprise bâloise leader mondial du commerce d’engrais, expliquait que «la situation actuelle est plus grave que les crises précédentes, parce que cette fois-ci, ce ne sont pas seulement les prix qui montent, mais aussi les livraisons qui diminuent.» Selon Zivy, cité par le Schweizerbauer (2 juillet 2026), 600 000 tonnes d’engrais transitent habituellement chaque semaine par le détroit contre pratiquement rien actuellement.

Mi-mai, la Commission européenne a annoncé débloquer une enveloppe de 200 millions d’euros pour une aide spéciale aux achats d’engrais, une somme augmentée un mois plus tard à 540 millions. Dans la foulée, Annie Genevard, ministre de l’Agriculture du gouvernement Lecornu (France), a fait savoir la semaine dernière qu’un fonds de 145 millions d’euros soutiendrait les achats d’engrais (Le Monde, 10 juillet 2026).

L’aide sera plafonnée à 50 euros par tonne (environ 10% du prix au cours actuel), mais les agriculteur·trices dont les engrais représentent 10% et plus des charges totales d’exploitation bénéficieront d’un supplément de 20 euros par tonne. Il faudra un minimum de 750 euros d’aides, soit un achat de 15 tonnes d’engrais, pour bénéficier du dispositif. Une telle quantité correspond aux besoins annuels d’une exploitation de 75 hectares. Le dispositif cible ainsi avant tout les plus gros consommateurs d’engrais.

Cette aide d’urgence s’accompagne de déclarations vagues sur la volonté politique de «relancer la production d’engrais en France» (Le Monde, 10 juillet 2026). Une tâche qui s’avère compliquée après plusieurs décennies de sous-investissement dans la recherche et dans l’industrie chimique. Jusqu’à présent, toutes les tentatives de produire de l’azote minéral «bas carbone» – c’est-à-dire produit avec de l’électricité – ont échoué. Car l’agriculture n’est pas seulement dépendante de l’azote, elle est surtout dépendante de l’azote à bon marché, que seul le gaz du Golfe permet de produire.

Cet argent paraît finalement bien mal dépensé. Tout d’abord, ce genre d’annonces constitue une incitation à la spéculation pour les sociétés de production et de négoce d’engrais. Les États ouvrent les vannes des aides financières sans s’assurer des niveaux de prix, une démarche irresponsable dans des secteurs – la chimie pétrolière et le négoce – dominé par de très gros acteurs dont la cupidité n’est plus à démontrer. Ensuite, ces aides urgentes empêchent d’affronter les questions cruciales et non moins urgentes que sont la végétalisation de l’alimentation humaine, la diminution des surfaces consacrées au fourrage et la sortie de la dépendance à l’azote. Enfin, ces subsides donnent un avantage économique à des modèles agricoles qui ne sont pas résilients face au changement climatique, à l’épuisement des sols et aux crises des marchés internationaux et devraient donc plutôt être découragés. On ne sortira pas du labyrinthe de l’azote sans courage politique, une denrée dont la pénurie va malheureusement en s’aggravant.

Frédéric Deshusses est observateur du monde agricole.

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