«Les entreprises familiales [sont le] fondement d’une population paysanne forte et d’une agriculture productive» déclare ainsi l’article 1, alinéa 1 de la loi sur le droit foncier rural (LDFR), c’est-à-dire le cadre juridique régissant la propriété foncière et les entreprises agricoles. Or, la persistance de cette image de paysannerie familiale durant les dernières décennies peut étonner, au vu des transformations structurelles du secteur.
Cette image de la paysannerie familiale découle de politiques ayant historiquement privilégié les structures «de taille suffisante pour amortir les investissements nécessaires à la modernisation tout en permettant de rémunérer les deux personnes au cœur de l’unité de production familiale, le couple». Cet idéal de la famille nucléaire a ainsi été institutionnalisé, politiquement et juridiquement, dès la période d’après-guerre, afin d’accompagner l’industrialisation, au détriment de formes de gestion commune des ressources et d’autres structures d’exploitations.
Aujourd’hui, cette centralité de la ferme familiale semble plutôt une valeur symbolique qu’une réalité pratique. Des chercheur·euse·s suisses mettent ainsi en lumière que les modèles d’exploitation agricole centrés sur les familles paysannes et leur force de travail au sein de la ferme familiale sont de plus en plus nombreuses à évoluer vers des modèles entrepreneuriaux employant une main-d’œuvre extérieure, parfois étrangère, et qui travaille régulièrement dans des conditions précaires. Depuis le début des années 2000, la part du travail extra-familial dans le travail agricole a augmenté lentement, mais régulièrement.
Pourtant, l’Union suisse des paysans continue d’éditer des rapports intitulés «L’exploitation agricole familiale: le modèle idéal» ou des communiqués de presse affirmant qu’il faut «faire revivre le modèle de l’exploitation agricole familiale». Si la visibilisation du travail des femmes est devenue un de leurs axes politiques, les inégalités de genre restent abordées timidement, et la question des statuts est au cœur de tensions. Celles-ci sont particulièrement palpables en cette année 2026 – proclamée année internationale des agricultrices par l’ONU – puisque la sémantique autour des termes «agricultrices» et «paysannes» fait débat au sein même de l’organisation.
L’idée n’est pas ici de délégitimer le modèle de la famille nucléaire, mais bien de se prémunir d’un certain romantisme qui réduit l’hétérogénéité des statuts et conditions des personnes prenant en charge le travail de production agricole en Suisse. L’image harmonieuse de la famille ne freine-t-elle pas finalement, plus qu’elle ne s’en fait le support, une évolution vers des conditions plus justes, transparentes et égalitaires?
Or, il apparaît souvent délicat de chercher à nuancer cette unité symbolique – par exemple par des statuts – au motif que l’agriculture familiale représenterait la seule alternative à une agriculture de firme. Dans ce contexte, la parution récente du manifeste «Des revendications pour les femmes et les personnes de la diversité de genre dans l’agriculture suisse» représente l’amorce d’un travail politique d’importance, coconstruit et signé par diverses organisations – Uniterre, Femmes* de la terre, le MAPC, Agroecology Works!, F.A.M.E., et le réseau Allmend.
Le document pose des lignes conductrices pour rêver d’avancées majeures dans trois domaines: les conditions de travail et la reconnaissance professionnelle, l’accès aux ressources, et la protection contre les discriminations et violences en milieu agricole. Réclamant des statuts professionnels et juridiques clairs pour chacun·e, le manifeste aborde les droits sociaux de toutes les femmes – y compris les cogérant·es, les associé·es, les travailleur·euses agricoles salarié·es, migrant·es et saisonnièr·es – mais aussi leur représentation dans les syndicats, formations, organismes de conseil, coopératives, commissions foncières et instances de décision politique. De quoi poser au centre de la table des questions décisives.