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La face cachée de Desmond Morris

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Desmond Morris nous a quittés à l’âge de 98 ans. Ce fut l’un des scientifiques les plus médiatisés du XXe siècle après le succès planétaire de son essai Le Singe nu (1967), longtemps en tête des ventes dans de nombreux pays. Zoologiste et primatologue, responsable des grands singes au zoo de Londres, auteur de programmes animaliers remarquables de la BBC, il remet les humain·es à leur juste place zoologique dans la généalogie des grands singes, tout en inventoriant ce qui les rapproche ou les distingue de ces animaux. L’absence relative de pelage était un caractère visible et la nudité une bonne accroche publicitaire! Dans Le Zoo humain (1970), il fait un parallèle entre la vie en captivité des animaux qui, des poissons aux grands singes, augmente leur agressivité en réduisant l’espace disponible, et la situation des banlieusards entassés dans leurs tours…

Mais je vais vous raconter la journée que j’ai eu la chance de passer avec lui au tournant des années 1970-80 et qui montre une autre facette du personnage. Je l’avais rencontré sur un plateau de télévision de TF1, alors chaîne publique française, pour une émission scientifique nommée L’avenir du futur, où l’on avait parlé des grands singes. Sachant que j’avais alors des responsabilités dans un musée parisien, il m’avait abordé, à la fin de l’émission, pour savoir si je ne pourrais pas l’aider le lendemain. Il m’expliqua qu’il était passionné d’archéologie et s’intéressait à une catégorie de vases trouvés à Chypre, dont on ne connaissait que huit exemplaires, la plupart dans des collections privées, dont la sienne.

Mais un autre figurait dans les collections du Musée de la porcelaine de Sèvres, en banlieue parisienne. Il avait trouvé une photo de ce vase, mais elle n’en présentait qu’un côté, où le col était décoré de petits personnages sculptés occupés à différentes activités. Pour lui, l’autre côté de ce vase était comme la face cachée de la lune: il brûlait de curiosité à son égard! Soucieux d’entretenir son enthousiasme, je téléphonais le lendemain à la direction du musée qui, avec beaucoup d’amabilité, nous reçut le jour-même, malgré la fermeture du lieu.

Sur place, nous avons eu la surprise d’être reçus par un directeur en bottes, muni d’une lampe d’égoutier et d’un trousseau d’énormes clés anciennes. Le vase en question, identifié sans peine sur la photo, n’étant pas en porcelaine, était relégué dans une réserve souterraine, humide et sans éclairage permanent. On nous guida, depuis le bureau, des hauteurs jusqu’au sous-sol, à travers les galeries du musée, puis dans des escaliers privés. Là, il convient de rappeler que le Musée de la porcelaine a été bombardé pendant la Deuxième Guerre mondiale, avec les effets prévisibles: les galeries étaient envahies de caisses pleines de porcelaines explosées!

Après un dernier escalier étroit et pâlement éclairé, nous avons débouché dans un couloir sombre et, au bout de quelques dizaines de mètres, la lampe d’égoutier nous a fait découvrir une porte en bois à clairevoie dotée d’une grosse serrure dont notre hôte trouva la clé dans son trousseau. C’est alors que nous aperçûmes, dans le faisceau de lumière, des céramiques posées au sol – dont le fameux vase chypriote!
Nous bousculant presque dans son impatience, Desmond se précipita sur le vase et le retourna délicatement. Sur la face jadis cachée du col, il nous fit découvrir une série d’autres personnages actifs, mais, alors que la face connue représentait des activités masculines, la face cachée représentait les activités des femmes! Et puis, autre merveille, il y avait un deuxième vase de même origine derrière, même s’il était beaucoup moins décoré que l’officiel…

Après une séance photo, une remontée des ténèbres et les remerciements légitimes à notre hôte pour son dérangement et sa bienveillance, j’ai pu reconduire notre primatologue-archéologue à temps vers son avion de retour. C’était un monsieur distingué, cultivé, aussi british que possible, tant par son accent et son excentricité que par son humour…

* Chroniqueur énervant.

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