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Les enfants ne dormaient pas non plus au XVIe siècle

A livre ouvert

Jeunes parents, rassurez-vous: le sommeil des enfants est source de préoccupation depuis au moins l’Epoque moderne. Quel réconfort! Rassurez-vous aussi: tout le monde avait déjà un avis sur la question. John Locke, Jean-Jacques Rousseau, Erasme, pour ne citer que quelques auteurs illustres, distribuaient volontiers leurs conseils aux jeunes et futurs parents. Si l’histoire peut nous enseigner quelque chose, c’est bien qu’il n’existe pas d’approche unique et que tout le monde, à un certain moment, reste démuni face au sommeil des enfants.

Commençons par ce que vous n’apprendrez pas en lisant Le sommeil des enfants à l’époque moderne1> Manon André, Le sommeil des enfants à l’époque moderne, Lausanne, Antipodes, 2026, 264 p. de Manon André. Vous n’apprendrez pas de routine prodigieuse, testée par des générations de nourrices, ni de berceuse magique. Vous n’apprendrez pas s’il faut faire dormir les enfants sur le dos ou sur le ventre, ou les retourner toutes les trois heures. Vous n’apprendrez pas s’il vaut mieux partager un lit familial ou leur réserver un lit individuel, ni de combien d’heures de sommeil un enfant a besoin par jour.

A quoi bon, dès lors, lire un livre qui n’offre aucune recette utile? Outre sa contribution importante à un «domaine de l’histoire en plein éveil» (p. 199), l’intérêt de l’ouvrage réside précisément en ce refus de normativité. Manon André expose, elle ne hiérarchise pas. Elle identifie les sujets de préoccupation, les catégories de pensée, les acteurs et actrices des différentes phases, elle présente les solutions envisagées, mais n’évalue jamais leur efficacité. Pour qui a déjà lu un ou plusieurs (ou plus que plusieurs) livres sur la thématique, l’effet est rafraîchissant: on comprend que le sujet est dépendant du contexte culturel et social. Il n’y a pas une seule manière de définir le problème du sommeil des enfants ni une seule manière d’y répondre.

Le sommeil des enfants est tiré du mémoire universitaire de Manon André, qui adopte ici une démarche scientifique. Elle connaît et met en évidence les lacunes de son approche. Il n’empêche, l’ouvrage reste malheureusement concentré sur une classe sociale restreinte: en basant son étude sur des traités publiés et sur du mobilier, l’autrice décrit surtout le quotidien de la bourgeoisie aisée et de l’aristocratie. Le livre n’aborde pas les classes populaires, ce qui aurait pourtant permis d’interroger l’influence de l’industrialisation – qui débute à la fin de l’Epoque moderne – sur les pratiques liées au sommeil des enfants. On peut ainsi se demander si, avant l’apparition de contraintes liées aux horaires d’usine ou de bureau, le sommeil des enfants était perçu comme tout autant problématique par le commun des mortels. C’est justement la thèse que Roger Ekirch, pionnier des «études du sommeil» que l’on a présenté ici2> Séveric Yersin, «Vos insomnies ne sont pas les vôtres», lecourrier.ch/2021/10/28/2603997, propose pour les adultes.

Richement illustré, Le Sommeil des enfants ne manquera pas de faire sourire ou de donner des idées aux jeunes parents privés de sommeil. L’aplomb de certains hommes d’âge mur, prompts à donner leur avis sur la question, résonnera peut-être avec des expériences vécues. Une chose est sûre: l’on ne lira plus les manuels contemporains de la même manière.

Notes[+]

Séveric Yersin est historien.

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