Au diable les IAphages, les IAmanes, les IAcrates, voire les IA génératives tout court. Au diable les discours ingérés, digérés ou générés, tous aussi prévisibles les uns que les autres. N’allant pas toujours de soi, n’étant pas toujours aussi mécaniques qu’on le croit, mais à tous les coups offrant, à toutes sortes de perroquets (stochastiques ou non), l’occasion de se gargariser en répétant à tout va que les dés sont jetés et que la partie est gagnée (ou perdue, c’est selon).
Face aux tenants de l’«autoritarisme du fait accompli», du «c’est comme ça», il ne suffit pas de faire des gammes ou des vocalises. Face à un prompteur en herbe ou expert, pas question de le prendre de vitesse ou de le submerger dans un flot de paroles contraires, fussent-elles convaincantes. Le débit ça le connaît – le débit plus que le débat – et plus il y a de mots, plus il fonce, dopé qu’il est par cette «machine sous stéroïdes» qu’est l’intelligence artificielle générative grand public.
Plutôt poser un bon gros obstacle sur son chemin, qu’il va dès lors être obligé de contourner, comme un torrent contourne de gros blocs de rocher. Ça ne l’arrêtera pas, mais au moins ça l’obligera à forcer le passage et à créer des remous, autant dire à se dévoiler, à montrer ce qu’il a dans le ventre et ce dont il est capable. A montrer surtout qu’il lui en coûte de dévier de sa course.
Sanctuaires, le tout dernier livre d’Abel Quentin (Editions de l’Observatoire, 2026), est un de ces blocs – de nos jours ils ne sont pas nombreux – que le torrent de l’IA, parce qu’il n’a pas réussi à le faire rouler plus loin, et encore moins à le briser, ne peut que contourner. Libre à vous de ne pas partager toutes ses idées, reste que le travail de l’auteur force le respect. Chose plutôt rare de nos jours.
De toute façon, il n’y a qu’un prompteur à la petite semaine pour imaginer qu’un livre-rocher puisse valdinguer au premier coup de boutoir IAesque. Un livre-rocher tient ferme. Il est un livre qui nous permet de «juger du lieu où nous sommes». Un livre dont la forme compte autant que la matière qui le compose et qui a le bon ton de nous rappeler qu’il est «impossible de se défiler». Plus encore, c’est un livre où il est écrit ceci: «Nous ne pouvons pas nous en remettre aux paroles émollientes de cyniques et d’endoctrinés. L’enjeu est trop énorme: il est civilisationnel. Toutes les voix qui se sont élevées depuis trois ans crient la même urgence: nous n’avons pas d’autre choix que de politiser cette histoire. De réclamer des comptes. Les spécialistes nous aiment sidérés et humbles, écrasés par leur expertise, le chapeau à la main, écoutant l’homélie.»
N’allez chercher dans Sanctuaires ni discours convenus ni vocalises. Bien plutôt des sortes de vociférations, des paroles émises d’une voix forte. Et tant pis pour les clameurs, tant que la voix de l’auteur perce, mêlant à bon droit colère et peur.
On dit qu’il est une heuristique de la peur. Le philosophe Hans Jonas en serait un des plus éloquents apologistes. Mais à quoi bon avoir peur si l’on ne garde pas sa colère par devers soi.
Face à la déferlante de l’intelligence artificielle générative, il y a de toute façon de quoi être mille fois en colère. Tenez, pensez aux discours de ces soi-disant pédagogues se réjouissant de libérer l’école «de la transmission des savoirs», où seules les compétences et aptitudes ne pouvant être concurrencées par la machine devraient être valorisées. Que font-ils si ce n’est de définir «en creux, par la machine», notre humanité présente et à venir (en train de se former)? Ces «technopédagogues», qu’Abel Quentin désigne très justement et très précisément comme «technosocratiques» parce qu’ils ont adopté, «grimé en vieille sagesse grecque», un «nihilisme capitaliste» sans foi si loi, sont tous atteints selon lui du syndrome de Stockholm. Sûr que ça ne donne pas envie.
On en revient à notre bloc de rocher résistant au flux et aux flots, tout comme résiste ce sanctuaire qui «désigne un lieu géographique, un événement, une œuvre artistique, ou un âge de la vie […] où l’intelligence humaine n’est plus en concurrence avec la machine». Peu importe que ce soit pour un temps donné, ou plus directement pris sur l’ennemi.
En conjuguant ce terme au pluriel, Abel Quentin nous rend un fier service. Quant à l’école, sanctuaire de prime importance, faisons nôtre son souhait: qu’elle redevienne «le lieu où l’on interroge la place de la machine dans nos vies».